Western d’Akli Tadjer

Akli Tadjer est écrivain et scénariste. Il est l’auteur de Le porteur de cartable, Il était une fois… peut-être pas (Prix Littéraire de la Révélation AuFéminin.com) et Western.

Extrait :

La sonnette de la porte palière carillonne. J’ouvre. C’est Odette, ma voisine. Je jette un œil inquiet aux aiguilles de ma montre : six heures deux minutes. Elle me tend la main, la retire aussitôt pour me faire la bise. Une bise pour rien puisqu’elle baise le vide pour ne pas érafler son fond de teint tout frais tartiné.
– Problème, Odette ?
– Pire.
Pourtant, à la reluquer de près, elle ne suinte pas la catastrophe. Elle est pimpante comme jument de concours : robe bai brun qui la moule là où il faut, des escarpins noirs vernis, ses lunettes de soleil plantées dans ses cheveux peroxydés, et une quincaille de bijoux autour du cou.
– Mon ami, mon seul ami, faut que je t’explique.
Lorsqu’elle me donne du « mon ami, mon seul ami… », lorsqu’elle veloute sa voix dans les graves, lorsqu’elle me câline la joue du revers de la main, lorsqu’elle me prend par le bras pour m’attirer chez elle, ça ne présage jamais rien de bon. On enjambe deux valises à roulettes qui encombrent son vestibule.
– C’est grave, mon ami, très grave.
Elle part de suite, à la minute, en Tunisie, à Tataouine, au Gay Bédouin, un ancien bagne transformé en night-club pour pédales occidentales. Avec quatre ex-clodettes, comme elle, elle a monté un show-rétro Cloclo. Hier soir, Azouz el Benouz, le directeur de l’établissement, a proposé de roder leur spectacle pour une douzaine de soirées. Plus si affinités. Une occasion à laquelle elles n’ont pu résister.
On traverse le salon tapissé de posters de Claude François, le seul homme qui ait compté dans sa vie. Elle entrouvre la porte de sa chambre. Je suis dans son dos. Bientôt au creux de ses reins. A un souffle de sa nuque. J’ai soudain une trique inconvenante comme toutes les triques matutinales. Elle passe une tête, se tourne vers moi, ses yeux mauves se mouillent de larmes. Je passe, à mon tour, la tête dans l’entrebâillement de la porte. La chambre n’est éclairée que par la lumière de l’éclairage public qui peine à s’insinuer entre les lamelles des volets. Sur le lit, je distingue une grosse boule camouflée sous une couette, et ça ronfle mieux qu’un diesel. Odette me chuchote que le dormeur qui la bouleverse ainsi se prénomme Jules.
Je détrique aussi sec.
– Tu verras, il est discret, un peu blagueur, mais jamais vulgaire. Un amour. Tu vas l’adorer.
Elle me prend la main, la plaque contre son sein gauche.
Est-ce l’effet de ma main sur sa poitrine encore ferme pour une quinquagénaire ou plus justement un retour d’érection qui ne dirait pas son nom mais il me vient o l’esprit que le julot ensommeillé est un amant qu’elle voudrait que j’éjecte à l’heure du laitier. Avant que cette comédie ne vire en bouffonnerie boulevardière, je la prie d’assumer ses aventures car je ne veux rien à voir à faire avec ses amants d’une nuit.
Elle referme doucement la porte, murmure :
– Ce n’est pas un amant, mon couillon.

Résumé :

Omar Boulawane, journaliste célibataire, accepte de rendre service à sa voisine qui part en Tunisie. Il se retrouve flanqué d’un gamin sourd dont les parents n’ont pas donné signe de vie depuis plusieurs jours quand débarquent chez lui, poursuivis par les frères Bitoune, son ami d’enfance Godasse (magouilleur) et Kader Houssel (boxeur schizophrène). La journée qui commençait mal tourne très vite au western moderne.

Avis :

Akli Tadjer reprend un schéma qui lui sied bien, celui d’un adulte en prise directe avec un enfant et des emmerdes. Cette fois, il s’agit d’une relation père/fils, même si Omar Boulawane n’est pas le père du bonhomme de onze ans, et d’une course-poursuite avec des truands mauvais sur fond de secte. Sans oublier l’amour. Car Akli Tadjer excelle à conter l’amour sous toutes ses formes : le grand amour dont on ne guérit pas (Omar et Leïla. Leïla, l’amour de ses jours et de toutes ses nuits), l’amour filial (le bonhomme et sa mère), l’amour-amitié (Omar et le bonhomme, Omar et ses potes).

Western est un conte contemporain, intense et foisonnant. Le résumer est une gageure, même quand on n’en est pas l’auteur. Surtout, Akli Tadjer réussit la prouesse de faire rire et sourire le lecteur alors que ses personnages affrontent de sacrées crasses, signe d’un grand talent. Tout simplement.

Western, Akli Tadjer, éditions Flammarion 288 pages 19 €

 

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