Histoires de cul, histoires de vues

Les heures et les jours filaient plus vite que ne filait un bas. Scribe frotta ses paumes l’une contre l’autre. Même si elle n’était pas encore sûre de partir là-bas en mars, elle avait réussi son entretien. « De vingt minutes à trois quart d’heure » lui avait répondu la formatrice quand elle l’avait questionnée sur la durée. En réalité, elles avaient parlé pendant plus d’une heure. Restait qu’il lui fallait potasser des annales pour préparer un concours dont elle se serait volontiers passée. Au cas où sa candidature ne soit pas retenue. Son réel objectif, c’était ces neuf mois dans la cité des rois. Enfin, celui qu’elle avouait volontiers. In petto, Scribe se voyait bien écrire et seulement écrire pendant qu’un mécène, voire plusieurs, s’occupait de gérer le quotidien. Nonobstant, si ce protecteur/gardien s’avisait de lui imposer sa loi, Scribe serait bien capable de le renvoyer chez sa mère manu militari. Un éveilleur, oui, un dictateur, non. Comme quoi, même Scribe se laissait parfois à rêver cucul la praline. Pendant trois secondes. Cinq au maximum.

Son Lord anglais reprenait son souffle, il le lui avait écrit. Leur prochaine rencontre était en arrêt sur image : si elle acceptait son invitation à ce concert, comment ferait-elle pour être à l’heure à ce putain de concours ? A moins que… Mais les Paris en bouteille, l’écrivain en avait ras la casquette ! Des hommes versatiles et inconstants aussi.

Récemment un inconnu l’avait abordé en lui demandant si elle comptait publier des textes plus « hors-normes tels que sur la zoophilie ou les relations mère/fils comme dans certains livres de George Bataille ou Pierre Louÿs ». Tout d’abord, elle n’avait pas répondu et même, elle avait jeté ce mail à la corbeille. Et puis, sa curiosité aidant, Scribe avait voulu savoir ce qu’il entendait vraiment. Aujourd’hui, elle se questionnait encore : est-ce que oui ou non ce qu’il lui avait raconté était vrai ? Il prétendait qu’elle avait une très grande ouverture d’esprit. Certes, mais jusqu’à un certain point. Les hommes de sa vie le savaient pertinemment. Ce que les autres croyaient ou pensaient deviner d’elle lui importait peu. Depuis quand l’œuvre d’un écrivain était l’écrivain lui-même ? Est-ce qu’un Grangé ou un Chattam étaient des psychopathes comme ceux qui torturaient et tuaient dans leurs thrillers ? Même ce bougre de fat de Beigbeder romançait sa vie ! Remarque, si Scribe avait mené la même, elle aussi l’aurait repeinte. Mais en moins pâle. Alors quoi ? Il suffisait qu’elle évoque le manuscrit sur lequel elle travaillait pour qu’aussitôt cet interlocuteur bloque sur un fait et s’imagine que ? Il fallait avoir l’esprit sacrément tordu pour arriver à penser cela. Elle préférait – et de loin – converser avec Dam.

– Toi et moi comme lui et moi formons des couples qui n’existent pas, des binômes complices qui abaissent certaines barrières, barrières que nous n’abaisserions pas avec celle ou celui qui partage notre vie parce qu’elle ou qu’il ne serait pas prêt à voir ce qui est derrière. Quand je dis barrières, je devrais plutôt parler de masques et de miroirs. Il faut une sacrée confiance en l’autre et ne soi pour vivre ces bascules. Les vivre au quotidien serait déstabilisant. Trop.
– Je savoure d’autant plus ces moments.
– Hum. Je vais finir par croire que je pense mec. Encore faut-il que j’apprenne à parler en utilisant moins de mots.
Dam avait ri. « Ça demande des années de pratique ! ». Oui mais quand elle relisait les derniers passages de son manuscrit, Scribe était très fière d’elle. Elle parlait mec. Dam… Son envie de lui jaillissait toujours sans prévenir. Un mot, un regard, un sourire et son désir pulsait.  « N’empêche, j’ai une envie folle de te désaper. Violemment, bien sûr. Même au coin dans cette rue. Même dans cette boue. » « Au risque d’endommager mes fringues ? Ça va pas, non ? » Lui avait-il répondu. Scribe s’était collée à lui, debout. Ils se parlaient bouche contre bouche.
– Je te vois nue, allongée sur un lit, sur le dos, jambes joliment écartées. Je guide le sexe bandé d’un inconnu vers ta jolie fente humide. Il te pénètre facilement du fait de ton excitation. Je suis tenté de t’en vouloir pour ça mais je choisis plutôt d’alors me pencher pour t’embrasser à pleine bouche alors que l’étalon commence à aller et venir en toi.
 Hmmm. Tentée par ce fantasme. Tentée de tenter cette expérience, ta bouche qui mange la mienne de baisers profonds alors que… Ton sexe qui pénètre ma bouche alors que… Raconte encore…
– Envie de sentir les coups de reins de l’étalon alors que ma langue lèche la tienne… alors que ma queue est tout contre ton palais. Envie que l’étalon s’épuise doucement, transpirant, à t’étourdir de va-et-vient alors que je baise ta bouche en caressant tes seins, ton visage. Envie ensuite que tu cèdes ta place à ce mâle, sur le lit, sur le dos, pour que tu l’enfourches et continues à profiter de son sexe alors que je continue de t’embrasser. Tu ne regardes que moi. Je t’embrasse à pleine bouche alors que mon sexe étouffe l’autre mâle. Tu ne regardes que moi ! Jusqu’au moment où je passe derrière toi pour accaparer ton cul. Facilement. Tout en claquant tes jolies fesses alors que lui et moi sommes au plus profond de toi. Tout en saisissant ta jolie nuque. Envie de sentir que ce moment est aussi difficile que plaisant pour toi. Envie de caresser la sueur le long de ta colonne vertébrale. Envie que l’étalon finisse par jouir dans son préservatif alors que moi, je n’en ai pas. Alors je me retirerais de ton beau cul pour virer ce mec devenu inutile en le poussant du lit d’un coup de pied sec, méprisant. Je te retournerais pour à nouveau te faire face et venir m’allonger sur ton corps moite, m’insérant entre tes cuisses et on ferait l’amour très lentement, souffle contre souffle, yeux dans les yeux.
– Envie de ce jeu, de tout de ce jeu. Envie de voir ton regard farouche, envie de te sentir sur le qui-vive, envie de vivre ces instants torrides et difficiles mais terriblement excitant parce que justement difficiles… Et revenir à la vie après, tout en douceur, tout en moiteur…
– Tu es vraiment une belle salope !
– Entre nous, la belle salope que tu vois, peu d’hommes l’ont vue. Et quand je dis peu, c’est vraiment peu.
– Je te savoure d’autant plus… »

A nouveau, Scribe pensait mec. Ses doigts couraient sur le clavier. Son personnage masculin poursuivait sa vie comme elle le lui indiquait. Pour l’instant. Il restait encore quelques détails à mettre en place et l’intrigue prendrait fin. Ensuite, il faudrait faire une nouvelle lecture globale. Réajuster ceci. Transformer cela. Peut-être. Dam lirait seul dans son coin. Elle aussi. Plus tard, une lecture conjointe aurait certainement lieu. Sauraient-ils confronter leurs points de vue sans que leurs mains ne se touchent ? Sans que leurs corps ne cèdent à l’appel de l’autre ? A voir.

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