Knockin’ on Heaven’s door

Le front appuyé contre la vitre, Scribe regarde novembre dégoupiller son automne. Le fusain roux a maintenant des mèches fuchsia, le frêne et les bouleaux n’en finissent pas de pleurer leurs feuilles mortes. La bûche craque dans l’âtre et Sidran poursuit sa revisite de Dylan.
Dans sa tête, les derniers instants du roman de Laurent Botti s’étalent. La jeune femme jette un œil sur son téléphone. Encore un jour où elle n’appellera pas ? Sur la pelouse encore verte, une corneille fouille le sol de son bec pointu. Assez glandé ! Il est grand temps de repasser en mode écriture.

En traversant les pièces jusqu’à son bureau, Scribe repense à sa dernière conversation avec Dam. Et à ce rêve récurrent.

L’endroit est sombre et froid. La couche aussi dure qu’un bloc de pierre. Sa peau nue frissonne sous une couverture bien trop rêche. Elle attend. Ce n’est pas qu’elle ait peur. Mais quand même. Qui l’a enfermée ici ?
Des pas se rapprochent, tranquilles. Un halo de lumière vient rencontrer la grille et ses barreaux s’allongent sur le sol comme des griffes avides. Scribe se recroqueville contre le mur. Les genoux dressés, les mains cramponnées à la couverture, ses yeux se plissent, cherchant à distinguer qui se cache derrière cette lanterne. Bien sûr, elle ne voit rien.
– Suis-moi…
La jeune femme hésite.
– Suis-moi !
Le ton s’est raffermi. Elle hésite encore quelques secondes et se lève, emballée dans le tissu laineux.
Dans les couloirs habillés de veilles pierres, Scribe observe la silhouette de l’homme à la lanterne. Grand et mince. Un cul qui appelle la main. Elle est dingue de penser ça ! Dingue ! N’empêche, il a un joli cul. Plus tard, elle s’apercevra qu’il porte un masque qui cache son front et son nez.
Tous les deux arrivent dans une pièce dont elle ne distingue pas les contours. L’inconnu pose sa lanterne sur une sorte d’établi, éclairant des… godemichés. Le cœur de Scribe fait un bond. Mais où est-elle, bordel ? Son compagnon se retourne et lui arrache sa couverture. Elle le regarde, les yeux éclairs.
– J’aime quand tu es en colère. Ça m’excite. J’ai encore plus envie d’abuser de toi. égoïstement.
– Espèce de…
– Oui ? Je te conseille de changer de ton. Approche.
Scribe ne bouge pas. Il l’attire à lui en l’attrapant brusquement par les poignets, la collant tout contre son corps. Leurs regards s’affrontent. L’homme approche ses lèvres des siennes. Elle le mord.
– Garce ! Tu veux t’amuser ? Alors, jouons.
Que va-t-il lui faire ? L’attacher ? La violer ? Scribe se débat. La poigne de l’homme se raffermit, elle laisse échapper un cri et des larmes apparaissent au coin de ses yeux. Il sourit. Le salaud ! Il sourit.
– Je vous déteste !
– J’adore.
Maintenant, elle est à demi-allongée sur l’établi. Il lui a serti les mains dans des anneaux prévus à cet effet. Ses chevilles aussi. Il a glissé un coussin sous son ventre. La jeune femme enrage.
– Oh comme c’est gentil !
– C’est surtout superbe. Ainsi offerte, tu es délicieuse.
– Je vous…
– Oui ?
Elle sent les mains de l’inconnu qui se posent sur son corps.
– Je vous…
– Oui ?
Maintenant, ce sont ses lèvres qui parcourent sa peau. Ses mains… Ses lèvres… Sa langue aussi. Et ses doigts. Scribe se met à gémir.
– J’aime cette musique.
– Je vous…
– Tu veux que j’arrête ?
Les caresses s’arrêtent aussitôt, la laissant pantoise. Elle attend. Il va recommencer. Oui. Il va revenir vers elle et poursuivre son jeu. Elle aime son jeu. Elle a envie de son jeu. Qu’est-ce qu’il fabrique ? Cette attente devient insupportable.
– Vous !
Aucun son ne lui répond. Pourtant, elle le sent derrière elle. Elle écoute plus attentivement. Ce léger frottement… Il se masturbe. Le salaud ! Elle n’a pas envie qu’il gicle sur son cul ou sur son visage. Non. Elle veut le sentir partout en elle. Qu’est-ce qu’il attend ? Mais qu’est-ce qu’il attend ? Sans réfléchir, elle le tutoie.
– Viens… Oh oui, viens…
– Ah. J’aime quand tu réclames.
Alors, sans la détacher, il va prendre sa bouche. Très profondément. Longuement. Et puis, son sexe luisant de salive s’enfoncera dans son vagin. Et dans son anus. Et dans son vagin. Et dans son anus. Et dans son…

Dam avait trouvé son rêve plus qu’intéressant. Scribe lui avait tu que son esprit pouvait le démultiplier à l’infini, changeant les positions, modifiant le dialogue. Mais toujours, toujours, elle se réveillait le corps en feu, complètement égarée jusqu’à ne plus savoir, certaines fois, si elle venait de vivre réellement ces instants. Parfois même, c’est son orgasme qui la réveillait. Elle lui avait tu mais il avait deviné. Du coup, c’était parti tout seul :
– T’es dégueulasse ! Je te déteste encore plus !
Sa réponse avait fusé, avec ce sourire qu’elle connaissait si bien :
– J’adoooooooore ça.

Installée derrière son bureau, Scribe écrit. Perché sur son épaule, un chaton siamois ronronne bruyamment. Le téléphone n’a toujours pas sonné. La boulangère a déposé deux baguettes sur le rebord de la fenêtre. Et L’empreinte sanglante est arrivé au courrier de ce matin. Le vent d’automne peut bien continuer de souffler, Scribe s’en fout. Elle est bien. Il est même prévu qu’elle interviewe la blonde Arielle. Mais d’ici là…

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