L’Empreinte sanglante, un recueil de haute volée !

Ils sont huit : Raphaël Cardetti, Maxime Chattam, Olivier Descosse, Eric Giacometti et Jacques Ravenne, Karine Giébel, Laurent Scalèse et Franck Thilliez, huit écrivains à avoir commis ce recueil,  L’Empreinte sanglante.

Huit écrivains reconnus comme faisant partie des maîtres incontestés du thriller français contemporains à avoir relevé le défi.

S’il est déjà difficile de se faire publier, il l’est encore plus d’être élu parmi cette élite restreinte qu’est le thriller. Le genre est difficile, le jeu proposé était périlleux.

Le point de départ des sept nouvelles inédites contenues dans ce recueil devait être obligatoirement une phrase de Nathaniel Hawthorne : « l’empreinte sanglante d’un pied nu, la suivre au long d’une rue… », pour corser le tout, le nombre de signes était limité.

Le but : donner corps à une idée posée depuis près d’un siècle et demi par l’un des pères de la littérature américaine. Nathaniel Hawthorne est notamment l’auteur de la Lettre écarlate. Cette phrase avait été consignée dans Idées et germes de nouvelles, traduits par Valéry Larbaud et publiés chez Fata Morgana, il y a 30 ans.

Extraits coups de coeur :

L’empreinte sanglante d’un pied nu, la suivre au long d’une rue, la rattraper avant qu’eux ne le fassent. Courir sans m’arrêter, jusqu’à ce que les acides lactiques tétanisent mes cuisses. Courir à m’en faire exploser les poumons. Surtout ne pas m’arrêter. Ne même pas ralentir. Avancer, encore et toujours.
Je cours dans la neige, désespérément, à travers les ruelles obscures. Ce quartier, que je connais pourtant comme ma poche, a pris un visage différent. Mes points de repère habituels ont disparu sous la pellicule neigeuse qui s’est uniformément déposée sur ces rues et ces bâtiments dont je croyais ne rien ignorer. Je cours dans l’inconnu, derrière cette trace écarlate.
Pour l’instant, cela ne m’inquiète pas, sans doute parce que mon cerveau est incapable de penser à cause du stress et de l’épuisement. J’agis dans l’urgence, par désespoir, sans essayer de maîtriser mes émotions ou mes actes.
Je pense à elle. Seulement à elle. Rien d’autre n’occupe mon esprit. Je suis tout entier tendu vers ce but, le seul qui en vaille désormais la peine : suivre cette empreinte et retrouver Agathe avant eux.
(Ma plus belle histoire d’amour, Raphaël Cardetti)

L’empreinte sanglante d’un pied nu ; la suivre au long d’une rue.
Au long d’une ville.
Au long d’une vie.
Jusqu’à moi.
Je suis un homme prudent. Méticuleux, pourrait-on dire. Je ne laisse rien au hasard. C’est ce que je suis, ce que je fais. C’est ma nature et c’est aussi mon job. A se demander s’il s’agit d’une déformation de mon métier ou si ma personnalité, à force, a détient sur mes habitudes professionnelles. Je ne saurais pas le dire.
Je suis ce genre de type irritant, qui note chaque détail, qui photographie chaque attitude, pour dresser des constats, pour établir mes conclusions.
Mon cerveau est une sorte de disque dur relié à plusieurs écrans. Et pendant que je conduis, ce matin-là, je me repasse la scène de crime sur l’un des moniteurs de contrôle interner, je revois tout, la concentration me fait accentuer les contrastes, abandonner la colorimétrie, ce sont presque des images en noir et blanc désormais. Je n’ai pas le son. Trop absorbé par ce que je vois, il ne m’intéresse pas. je fais totalement abstraction de l’environnement, il n’y a rien d’autre que l’arrière du hangar.
(Le fracas de la viande chaude, Maxime Chattam)

Lundi, 23 h 50
– L’empreinte sanglante d’un pied nu, la suivre au long d’une rue…
Elle le fixe, avide de sa réaction. Il attrape un paquet de Gauloises sur le chevet.
– Fume pas au lit, merde !
– Ça m’aide à réfléchir, prétend-il en allumant sa clope. Les éditeurs ont parfois de drôles d’idées… Pourquoi t’imposer une phrase de départ ?
– C’est pas la question.
– Bon… Une ruelle sombre, un type qui marche vite. Il s’arrête net en voyant l’empreinte sanglante d’un pied sur les pavés… Coup d’œil circulaire, il a les jetons! Il suit les traces, aperçoit une fille sur le trottoir, au bout de la rue.
– Morte ?
– Il ne sait pas… Assise à côté des poubelles, comme une poupée jetée aux ordures. Robe pleine de sang, les yeux ouverts. Il regarde encore autour de lui, s’attend à voir une sorte de monstre armé d’une hache…
Natacha éclate de rire, elle rajeunit de vingt ans.
– … Une main se pose sur son épaule ! Il pousse un hurlement à réveiller tout le quartier puis reçoit un coup derrière la nuque…
– Et après ?
– C’est toi l’auteur, non ? Alors la suite, c’est toi qui la trouves.
(J’aime votre peur, Karine Giébel)

Il ne lui restait plus qu’à repérer l’empreinte sanglante d’un pied nu, la suivre au long d’une rue et la cible serait de nouveau à porter de tir.
Il avançait pas à pas, scrutant le sol de ses yeux accoutumés à l’obscurité. Comment avait-il pu commettre une telle erreur ? D’ordinaire, le fusil McMillan de calibre .50 était d’une précision chirurgicale. Une fois, la balle avait frappé les parties génitales au lieu du cou. Repenser à cet « incident technique » le mettait mal à l’aise. Le cri de douleur de l’home résonnait parfois dans ces cauchemars. Afin de le réduire au silence, il lui en avant logé une dans le front. Dès que la tête avait éclaté comme un melon trop mûr, les hurlements avaient cessé. S’il avait manqué son coup ce jour-là, c’était parce qu’un moustique l’avait piqué au moment où il pressait la détente, sans parler de la distance qui le séparait de sa victime, environ deux kilomètres, et de ce maudit lierre qui la masquait en partie.
Celui-à, Yan l’avait touché, il en était certain. Il avait vu Serge Giaco, c’était son nom, porter la main à son cou avant de basculer à la renverse. Quand son corps avait heurté le parquet en chêne du salon, Yan avait discerné la gerbe de sang qui jaillissait puis retombait en pluie écarlate. Le temps de faire coulisser la culasse pour éjecter la douille brûlante, Giaco s’était volatilisé. A sa place, une flaque de sang visqueuse, plus claire en son centre, là où il avait posé son pied nu. Le projectile n’avait pas sectionné la carotide, sinon il n’aurait pas pu se remettre debout et prendre la fuite. Une porte avait claqué dans la nuit, indiquant qu’il venait de sortir par-derrière. Il avait dû essayer d’appeler la police, en vain : à l’aide d’une cisaille, Yann avait coupé les fils du boîtier téléphonique extérieur. Si le blessé voulait utiliser un portable, il en serait pour ses frais, le réseau ne couvrait pas cette zone.
(Dernier contrat, Laurent Scalese)

Le 14.
L’empreinte sanglante d’un pied nu. « La suivre au long d’une rue. »
La photo repose là, impeccablement rangée au milieu de mon album de mariage. Au bas du cliché, l’écriture du message, « La suivre au long d’une rue », est petite, noire, serrée. Comme sur une bande dessinée.
A ce moment exact, le monde s’effondre autour de moi. J’ai compris l’incompréhensible.
L’album m’échappe des mains. Ma tête se met à tourner. Le choc psychique est d’une violence inouïe. Je m’effondre sur le sol. Devant mes yeux fixes, dans la cheminée, les dessins originaux du tome III d’Ouroboros finissent de se consumer dans les flammes.
Avant de sombrer dans l’inconscience, je les maudis…
(Ouroboros, Franck Thilliez)

Avis :

Sept nouvelles sanglantes qui paraissent trop courtes, beaucoup trop courtes pour certaines. Un bémol toutefois : Délocalisation d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne au suspense beaucoup moins tendu. Son happy-end fait quelque peu tache au milieu des autres nouvelles beaucoup plus glauques, voire très glauque comme celle de Franck Thilliez, Ourobos.  
Qu’il est troublant de voir se révéler d’aussi près autant de reflets que d’univers ! 
Que de talents !
Chapeau bas, madame et messieurs…

L’empreinte sanglante, recueil, éditions Fleuve Noir 300 pages 19 €
(parution le 12 novembre 2009)

 

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