Carrés blancs

Scribe sort de la douche et attrape son drap de bain. En équilibre sur une chaise, le chaton siamois claque des mandibules derrière le carreau de la porte-fenêtre : dehors, des mésanges picorent les boules de graisses pendues aux branches du seringat. Scribe s’amuse de son excitation de chasseur. La pluie de cette nuit a pratiquement effacé les vingt-cinq centimètres de neige. Elle ébouriffe ses cheveux courts et sourit à son reflet. Il faudra bientôt rendre visite à Amélie. Il faudrait tellement de choses…

Hier, Scribe était passé voir Nathalie. Toujours aussi exubérante. Toujours aussi rentre-dedans. Elle aimait bien cette fille énergique qui dirigeait l’association d’une poigne de fer et savait obtenir des milliers d’euros de subvention auprès de tous les politiques du secteur. Entre autres.

– L’équipe a le moral au plus bas. On a perdu deux jeunes d’overdose la semaine dernière. Deux jeunes qu’on suivait quotidiennement…
– Morts d’une crise cardiaque.
– Oui, les journaux…
– Je vais passer les voir.
– Oui, vas-y. Va boire un café avec eux !

Seulement, quand Scribe avait passé la porte, elle n’avait pas trouvé grand monde.
Bernard le SDF était assis dans un coin de la pièce. Il avait gardé sa parka et sa chapka et tenait jalousement son sac en plastique qu’il trimballait partout. Il vivait dans les bois la plupart du temps. Même s’il avait une chambre ici qui lui était réservée. Régulièrement, l’équipe des travailleurs sociaux l’inspectait et réparait les dégâts. Bernard n’avait pas encore emporté le matelas mais toutes les ampoules électriques et le bois de lit avaient disparu depuis longtemps, les tiroirs de la petite commode aussi, ainsi que les draps et les couvertures. Il ne fermait jamais la porte ni la fenêtre qui restaient grandes ouvertes, quel que soit le temps.

Vincent, le jeune éducateur parlait avec une femme qu’elle ne connaissait pas. Scribe s’enfonça dans le couloir. Elle fit un signe de la main à Colette, vissée à son ordinateur, comme d’habitude. Assise à côté d’elle, Myriam téléphonait. Ce qui ne l’empêcha pas de lui renvoyer un grand sourire. Ses cheveux étaient beaucoup plus longs que la dernière fois. Tout bas, Scribe réclama les autres. La secrétaire leva les épaules d’un air navré. Merde ! Tant pis… Scribe les salua et revint sur ses pas après avoir déposé la boîte de chocolats dans la salle de réunion. Ça sentait toujours aussi bon le café.

Dans la grande salle, la jeune femme accosta Vincent en lui expliquant qui elle était. Quel âge pouvait-il avoir ce jeune mec ? A peine 25 ans. Même pas. Comment pouvait-il faire face à toute cette misère ?

– Merci pour les chocolats ! Ça leur fera leur Noël !

Tu parles oui ! Ça rendra peut-être un peu leur tasse de café moins amère. Et puis après ? Bernard devait attendre sa lessive. Il ne broncha pas quand Scribe cria un au revoir à la cantonade. Elle savait que dans ces moments-là, il était inutile de chercher à lui parler. Il attendait, c’est tout. Et il boirait un café en mangeant un chocolat. Peut-être.

Où pouvaient être Eric et son gros chien ? Nathalie n’avaient pas précisé le nom des morts. Et Scribe ne prêtait que rarement l’œil aux annonces de décès. Et merde ! Elle revit Eric débarquer en plein mois de juillet, recouvert de crasse, les cheveux tellement gras qu’on les aurait dits passés à l’huile. Complètement déconnecté de la réalité. Un grand et beau mec, bien bâti. Son chien crevait de soif. Plus tard, Colette l’avait mise succinctement au parfum. Un accident de parcours, son amoureuse qui s’était fait la malle, et Eric avait coulé, emporté par les drogues. « Pourtant, c’est un gars bien. Très intelligent. » Et alors ? Y aurait que les cons qui tomberaient ? Scribe remonta dans sa voiture, en colère.

La fin de la journée n’avait pas été plus agréable. Ses « J’aime pas. Je suis déçu. Peut-être. » l’avaient ébranlée plus qu’elle ne l’aurait crû. Après tout, elle n’était peut-être qu’une minable ? La copie conforme de ces chanteurs de salle de bains qui se prenaient pour les stars de demain, le double de ces caissières maquillées putes de paillasson qui étaient persuadées de ressembler à Diane Kruger. Ouais c’était ça. Elle était une merde, une grosse merde. Ne me touchez pas ! Ne m’adressez plus la parole ! Je ne suis plus là ! Je descends. Loin, très loin. Laisse-moi ! Oublie-moi ! Laisse-moi me déchirer ! Putain, aime-moi ! Aime-moi !

 – Je te déteste ! Je te déteste !
– J’ai envie que tu me gémisses cela à chaque coup de reins. Ou presque.

Dans deux jours, Scribe sera sur la route. Si la météo le permet. Elle n’a pas vraiment envie d’aller là-bas mais quelque part, elle est encore une bonne fille.
Même agitée, sa nuit lui avait fait du bien. Aujourd’hui, le ciel est gris ? Je l’emmerde ! Aujourd’hui, je referme les tiroirs de ma mémoire, ceux où je range mes souvenirs les plus précieux, ceux qui contiennent des sourires et des mots doux, des yeux bleus et des yeux verts, des yeux noirs aussi, ceux où s’entremêlent les soupirs et les rires, les encore et les « je serai toujours là, juste là ».
A ses pieds, le bébé chat joue avec une balle en mousse. Il est déjà presque midi. Si ce dessinateur de BD acceptait sa proposition, ce serait bien. Si elle pouvait rencontrer cet éditeur en janvier, ça serait bien aussi. Si… STOP !

« Je te sais capable de bien des choses. » Moi aussi, je te sais.

 

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