Dortoir interdit de Serge Brussolo, un retour en force !

Serge Brussolo est un auteur si prolifique que citer toutes ces œuvres me demanderait plusieurs longues minutes. Attention, prolifique chez Brussolo n’est pas synonyme de bâclé.  Une imagination débordante, une patte inimitable, voilà ce qui représente l’œuvre de cet écrivain aussi à l’aise dans l’écriture de livres pour adultes que dans celle destinée aux enfants. Cette année, il a reçu le prix Paul-Féval, décerné par la Société des Gens de Lettres pour l’ensemble de son œuvre.

Extraits :

Prologue :

N’étant pas écrivain, j’ai raconté l’aventure qui suit avec mes propres mots, selon l’expression en usage dans les tribunaux. De culture franco-américaine, j’ai tendance à user fréquemment de termes anglo-saxons. Je souhaite qu’il ne m’en soit pas tenu rigueur, c’est ainsi que je m’exprime. Je n’ai pas cherché à faire œuvre littéraire. Ceci est un témoignage, pas une fiction. Il importe avant tout, pour moi, que les faits que je vais exposer ne tombent pas dans l’oubli.

Bien à vous.

Michelle Annabella Katz

Orages souterrains

Mon père était un criminel en fuite ; c’est du moins ainsi que ma mère m’a toujours présenté la chose. Les soirs où elle était en veine d’élan maternel elle m’expliquait, en chuchotant, que Daddy avait fait partie du Weather Underground. C’était l’un de ces weather men qui, à une époque lointaine, avait fait trembler le gouvernement des Etats-Unis en prônant la guerre civile. J’avais six ans. Ce Weather Underground levait dans mon imagination de gamine des images de tempêtes souterraines, d’ouragan dévastant les égouts d’une vielle et faisant s’effondrer ses immeubles.
Mon père – j’ignore quel nom il portait alors – avait fui les USA deux secondes avant que le FBI ne lui mette la main au collet. A partir de là, il s’était fondu dans la nature sauvage, les déserts glacés, là où aucun agent fédéral n’aurait le cran de venir le chercher. Il fut aidé en cela par ses capacités physiques et un talent tout particulier : c’était un grimpeur hors pair, un alpiniste de première force. Pour survivre, il devint guide de haute montagne et s’en alla exercer son métier à l’autre bout du monde. Il se faisait payer fort cher pour traîner des hommes d’affaires japonais au sommet du Chimborazo, de l’Aconcagua, du Kibo, du Godwin Austen ou du Nanda Devi.
Ma mère, Anne Katz, le rencontra lors d’une excursion. Elle était française mais vivait en Suisse. Récemment sortie des Beaux-Arts, elle écrivait des contes pour enfants qu’elle illustrait elle-même. C’était une remarquable dessinatrice, mais qui vivait hors du réel, dans un monde peuplé de nains, de fées, de licornes, et autres sucreries qui m’enchantaient lorsque j’étais gosse. Elle avait peint sur les murs de son bureau une fresque représentant un paysage de châteaux médiévaux, et de vallons embrumés où des légions de gnomes s’affrontaient en un combat incertain. Assez curieusement, cet univers imaginaire semblait avoir pour elle plus de consistance que celui au sein duquel elle se mouvait. Je l’ai vue pleurer lorsqu’elle se voyait contrainte de faire mourir l’un de ses personnages, et cela alors même qu’elle accordait une attention distraite aux accidents dont j’étais victime (jambe cassée, péritonite, traumatisme crânien, j’en passe…). C’était assez étrange, pour une fillette d’une dizaine d’années, d’être en concurrence avec des individus n’existant que sur le papier. Souvent, je me glissais dans son atelier pour observer mes ennemis dont les visages me narguaient au centre des feuilles punaisées sur la table à dessin. Je devais lutter contre l’envie de les barbouiller de peinture noire. Je n’ai jamais osé, bien sûr. Mon instinct me soufflait qu’un tel acte plongerait ma mère dans l’hystérie, voire la démence, et qu’elle n’hésiterait pas une seconde à me balancer au fond du puits.
Je n’avais pas confiance en elle. Elle était d’humeur trop changeante. Deux femmes l’habitaient, deux copropriétaires irréconciliables : la bonne fée, et Carabosse la sorcière. Au fil des heures, et sans qu’on sache pourquoi, elle devenait l’une ou l’autre, et le paradis devenait cauchemar. C’était assez déstabilisant. Je crois qu’elle se laissait posséder par ses personnages, sans même en avoir conscience. Bonne fée, elle répandait douceur et tendresse ; sorcière, elle devenait méchante, injuste et intolérante. Il en fallait jamais la déranger lorsqu’elle travaillait dans l’atelier. Penchée sur la planche à dessin, elle entrait en transe. La maison aurait flambé qu’elle ne s’en serait nullement aperçue.
Peu à peu, j’ai appris à subsister en marge, sans me faire repérer, en passagère clandestine de ma propre demeure.

Résumé :

Mickie Katz, jeune décoratrice d’intérieur, sort de prison : sa précédente patronne l’avait accusée de vol avant de se suicider. La jeune femme  qui a perdu son emploi et sa réputation est donc contrainte d’accepter de travailler pour l’Agence 13.

L’Agence 13 est une agence immobilière qui vend, loue ou réaménage des appartements et des maisons au passé sanglant. Mickie va devoir redécorer un immense bunker appartenant à un milliardaire obsédé par l’approche d’une guerre imminente. Thobias Zufrau-Clarkson, persuadé d’être habité par le fantôme d’un colonel sudiste mort au champ d’honneur, a transformé son domaine en camp d’entrainement militaire et souhaite que le bunker devienne une habitation idéale où sa famille pourrait trouver abri en cas de conflit.

Or, ce bunker a servi de lieu à une expérience qui s’est mal terminée. Depuis, on l’appelle le Dortoir interdit.

Avis :

Pour son retour au Fleuve Noir, Serge Brussolo offre un roman étonnant, le premier d’une série dont les suites sont prévues pour juin et novembre 2010.

Préparez-vous à rester scotcher à l’histoire jusqu’au point final !

Conteur hors pair et fin psychologue, Brussolo a ceci de particulier : il met toujours en avant le monstre, plus que la victime. En l’occurrence, cette fois, les monstres sont plusieurs et loin des clichés habituels. Tout comme l’intrigue.

La fin de Dortoir Interdit est tout surprenante. Et quand un écrivain réussit à me balader ainsi, je crie BRAVO !

Dortoir interdit, Serge Brussolo, Fleuve Noir 288 pages 18 €

 

1Commentaire
  • serge brussolo

    décembre 14, 2009 at 6:58 Répondre

    Merci, c’est gentil!
    serge brussolo

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