Jusqu’à ce que la mort nous unisse de Karine Giébel

Jusqu’à ce que la mort nous unisse est le cinquième roman de Karine Giébel. Les morsures de l’ombre, son précédent, a remporté le prix Intramuros du festival Polar de Cognac ainsi que le prix SNCF du Polar 9ième édition et le prix du Polar Derrière les murs de Frontigna. Une adaptation au cinéma sera prochainement réalisée par Jean-Pierre Limosin.

Extraits :

Prologue

Le 15 juin

La scène était insoutenable.
Il avait pris dans ses bras le corps cassé, martyrisé, comme s’il voulait le consoler.
Ce pantin avec qui elle avait joué, qu’elle s’était amusée à disloquer.
Un cadavre, déjà froid. Déjà loin. Déjà absent et pour toujours.
Il serrait contre lui cet être si cher.
Entre colère et désespoir, il demeurait immobile, impuissant.
Il se surprit alors à haïr celle qu’il aimait tant.
Qu’il aimerait toujours.
Elle qui venait pourtant de dévorer un de ses enfants.

Un mois et demi plus tôt… le 3 mai.

Le jour qui filtre déjà au travers des rideaux.
Dehors, les premières joutes musicales des oiseaux.
Malgré l’absence de réveil, Vincent jugea qu’il était environ 7 heures ; l’instinct, probablement. Quelques secondes durant, il écouta ce matin ordinaire, savourant cet instant hors du temps, de l’espace, des contraintes. Presque hors de vie.
Que le jour est beau, au sortir des ténèbres…
Sur sa droite, la silhouette de celle qui avait partagé sa nuit.
Sa nuit, mais pas ses cauchemars.
Personne, désormais, ne serait assez intime pour fouler son infernal jardin secret.
Vincent se leva sans la réveiller, malgré les gémissements plaintifs du parquet de bois.
Un étage plus bas, il s’exila sur la terrasse, une tasse de café à la main, suivi de près par Galilée, son fidèle berger des Pyrénées. La journée s’annonçait magnifique, le soleil testait déjà ses premiers rayons sur les cimes encore enneigées. Une légère brise balayait la vallée, souffle bienfaisant qui avait le don de nettoyer l’âme autant que le ciel. Vincent la laissa donc dissiper les images nocturnes, venimeuses, s’attardant encore dans sa tête, tels ces nuages cramponnés aux sommets.
Rien de prévu aujourd’hui ; aucun client, aucune course. Mais beaucoup de travail ici même…
Le grincement de la porte l’arracha brutalement à sa contemplation ; à sa solitude, si chère. Patricia, visage ensommeillé, cheveux emmêlés, lui sembla beaucoup moins désirable que la veille au soir. Normal, il avait eu ce qu’il voulait, n’attendait plus rien d’elle.
La jeune femme se lova contre lui, passa ses bras autours de son cou.
Deux serpents tièdes, doux.
Deux chaînes sensuelles.
Suffocantes.
– Il fait froid! murmura-t-elle dans un frisson.
Sa voix, pourtant enveloppée de notes lascives, ne lui fit aucun effet.
Ni dans la tête, ni dans le froc.
– Tu veux pas rentrer et me réchauffer ?
– Si t’as froid, couvre-toi, répondit-il en se dégageant doucement.
– T’es de mauvaise humeur ?
– Non… Tu as faim ?
Elle le suivit à l’intérieur, s’attabla devant un petit déjeuner tandis qu’il demeurait debout, adossé contre le plan de travail. Bras croisés, paré à l’offensive.
Prêt à mordre à pleines dents dans la chair si tendre de sa proie encore chaude.
– On passe la journée ensemble ? proposa Patricia. Je ne bosse pas aujourd’hui…
– Moi si… Alors vaut mieux que tu t’en ailles.
– Ah bon, t’as des clients ?
– Non mais… beaucoup de boulot.
Elle le dévisagea avec désarroi.
– Ce soir, alors ? essaya-t-elle en désespoir de cause.
– Désolé, j’ai déjà un truc de prévu.
Une flamme de lucidité éclaira ses yeux de victime consentante.
– C’était juste pour cette nuit, c’est ça ?
Vincent ne broncha pas.
– C’est ça ? répéta-t-elle avec hargne.
– Faut pas le prendre mal, tu sais… Avec moi, c’est comme ça.
Les mâchoires qui se crispent sur un rictus amer, le visage qui se durcit ; elle abandonna son café, remonta à l’étage.
Vincent se sentit tout à coup soulagé. Mission accomplie ; il venait de se débarrasser d’un poids encombrant.
Patricia réapparut dix minutes plus tard, tout habillée.
– Je me tire ! annonça-t-elle sur un ton mélodramatique.
Impassible et silencieux, Vincent soutint le regard assassin qu’elle lui décochait. Il ne lui avait rien promis, après tout. Ne parvenait pas à se sentir coupable de quoi que ce soit.
Sous le coup de l’humiliation, elle lui tourna le dos avant de disparaître. Définitivement sans doute. Mais rien n’était sûr avec les femmes. Malgré la douche froide matinale, il arrivait parfois qu’elles reviennent se prendre dans ses filets. A croire qu’il possédait un talent particulier ! Cette idée ébaucha un sourire sur ses lèvres, il se confia tout naturellement à Galilée qui se toilettait devant la cheminée.
– Tu vois, mon vieux, toutes les mêmes! Elles croient que je vais les épouser parce qu’elles m’ont fait un petit câlin !
Galilée le toisa fixement, remua la queue. Avant de plonger le museau dans sa toison beige et touffue, écoutant d’une oreille distraite le bruit de la voiture qui s’éloignait rageusement.

Résumé :

Vincent est guide de haute montagne, dans le Mercantour. Depuis que sa femme l’a quitté, il vit retranché dans son chalet, l’Ancolie. Ne s’étant jamais remis de la trahison de sa femme, Vincent en veut à toutes les autres. Un jour, une de ses conquêtes se suicide. Quelques jours plus tard, son meilleur ami, Pierre, est retrouvé mort au fond d’un ravin. Vincent se replie de plus en plus sur lui-même. Seule, Servane, une jeune gendarme fraîchement mutée, arrive à pénétrer son univers.
De plus en plus unis, tous les deux vont mener l’enquête et tenter de découvrir qui aurait assassiné Pierre. Car Vincent ne croit pas à l’accident. Seulement, parfois, en creusant, on découvre de terribles secrets…

Avis :

Karine Giébel n’a pas son pareil pour décrire magnifiquement ces paysages montagneux. Le lecteur doit vite faire face à ce personnage à part entière : la montagne. Fascinante, passionnante, dangereuse.
Le scénario du roman est étonnant mais tout à fait crédible, les personnages principaux plus qu’attachants, les multiples rebondissements s’enchainent et attachent le lecteur à l’intrigue : il veut connaître la fin de l’histoire et tout de suite !
Karine Giébel a un style simple et vif. La lire, c’est devenir addict et c’est bon. Très bon même !

Jusqu’à ce que la mort nous unisse, Karine Giébel, Fleuve Noir 490 pages 19 €

 

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