La lettre au Père Noël

– Qu’est-ce que tu fais ?
– J’écris…

Un moment se passe. Le silence est perturbé par les sauts du petit chat siamois. Scribe lève la tête de son clavier et le regarde. Son visage ne laisse rien paraître. Elle pourrait tout aussi bien lui envoyer des mails avec des suggestions plus qu’indécentes, ce serait la même chose. Seules ses érections le trahiraient. Dam intériorise.

– Qu’est-ce que tu fais ?
– J’écris. J’écris à un vieux vicelard dégueulasse.
– Le Père Noël.
– C’est un vieux vicelard dégueulasse. J’en suis sûr. Tu devrais lui écrire.
– Moi ? Ecrire au Père Noël ?
– Oui. Ecris et après, on échange nos lettres.

Scribe le regarde en souriant. Si elle accepte ce deal, ça veut dire qu’elle devra laisser tomber l’écriture de son manuscrit. En même temps, elle est en pleine descente, dans ces périodes où elle fouille au plus profond d’elle-même, où elle ose traverser le miroir et devenir autre alors que personne ne l’attend en face. « Les écrivains sont tous schizophrènes, c’est bien connu. » ne cessent de lui répéter ses confrères. Scribe doit devenir homme en l’occurrence. Un très bel homme aux cheveux mi-longs qui aime les femmes autant qu’il aime les hommes, épicurien et galeriste. Hier, Scribe racontait à Dam comme elle avait pris leurs tics de langage à lui et à l’Homme à la lampe. Elle s’inquiétait de sa réaction. Ça l’avait amusé. Surtout quand elle avait ajouté qu’elle abusait de sa façon de parler quand elle était dans la même chambre que Julie. Dam s’était esclaffé « si ça fonctionne, persiste ! ».

– Qu’est-ce que tu fais ?
– J’écris à ton vieux vicelard.
– Je t’aime !
Scribe relève la tête, étonnée.
– No stress.
– Je ne m’emballe pas. Je sais ce que cela signifie.

Ecrire au Père Noël. Scribe ne se rappelait pas l’avoir jamais fait. Elle se souvenait juste d’avoir participé à un concours et d’avoir été obligée ensuite de grimper sur scène pour se laisser embrasser par Jean Richard qui lui remettait l’un des premiers prix. Une horreur ! Ecrire au Père Noël ! Il a un prénom d’abord ce vieux chnoque ? Scribe saisit une feuille vierge, un stylo noir parmi tous les stylos noirs du pot à crayons et regarde à nouveau Dam. Qu’est-ce qu’il peut bien écrire ? Mais qu’est-ce qu’il peut bien lui demander ? Elle éclate de rire.

– Quoi ?
– Rien. Je me demandais si tu lui demandais de te fournir un camion de pompiers.
– Dans ce cas, je prendrais uniquement le chef de corps. Surtout s’il a les tempes grisonnantes. Ecris !

Gnagnagna. Ecris ! Ecris ! Ecris !

Failli commencer ma lettre par cher Père Noël mais faut pas pousser quand même ! Toi,

Si tu pouvais faire en sorte que mon kidnapping réussisse, je te promets d’essayer de ne pas raconter aux petits enfants que je croise que tu es mort parce que tes rennes t’ont bouffé. S’il te plaît… Passe encore que ce ne soit pas le week-end du Nouvel An, mais si tu pouvais donner un coup de mains au Destin… Je veux juste enfermer Dam pendant plusieurs jours et plusieurs nuits dans la même pièce que moi. Peu importe la date. D’ailleurs, je suis prête à te concéder une dizaine d’heures au lieu de deux jours. Tu vois ? Inutile d’y ajouter des hommes ou des femmes, lui comme moi, nous pourrons nous occuper de les choisir, si l’envie nous prend. Je veux juste Dam, en fait. Ses soupirs, son souffle, ses feulements quasi silencieux, ses yeux qui parlent tant, ses sourires, sa peau, sa sueur, son odeur, ses parfums, ses sucs… Je veux ses mains, ses caresses, ses baisers… Je veux qu’il m’emmène là où je n’irai jamais sans lui. Je veux son sexe dans ma bouche. Je veux son sexe dans tous mes orifices. Je veux même qu’il en invente des nouveaux. Je veux qu’il me croque comme un gâteau d’anniversaire. Je veux être le gâteau et la surprise. Je veux qu’il me répète, sa bouche tout contre la mienne, qu’il a encore envie de me Baiser et de me faire l’Amour. Avec les majuscules, ça tape toujours plus dans le creux des reins et dans le ventre et dans la tête. Je veux nos peaux humides et nos voix rauques, nos yeux plantés dans les yeux de l’autre, oui, je veux entendre à nouveau son serment qui n’en est pas un. Et je veux qu’il entende ma promesse qui est très loin d’en être une.
Bordel, Père Noël, bouge-toi le cul !

– Donne !
– Toi aussi.
– Depuis quand on dit «je veux» ?
– Depuis quand on ne dit pas «s’il te plaît» ?
– Tu connais son adresse, Scribe ?
– Je te déteste !
– Répète ! J’adore quand tu me détestes. Viens… Approche…

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