Meurtre d’un gigolo de Mehmet Murat Somer

Mehmet Murat Somer est un écrivain turc qui vit dans les quartiers chauds d’Istanbul. A ce jour, il a écrit sept romans d’une série noire et gay.

Extrait :

Lorsque le sublime Haluk réapparut, son visage avait changé de couleur. On pouvait s’en rendre compte malgré l’éclairage tamisé.
– C’était Faruk qui appelait ! annonça-t-il. Il a été arrêté pour meurtre !
Nous le fixâmes, stupéfaits.
– Comment ? fit Canan, son héritière d’épouse.
– Il est en garde à vue pour l’homicide d’un chauffeur de minibus !
Il a prononcé ces mots en me regardant comme pour s’excuser de gâcher, malgré lui, cette soirée qui aurait pu être si agréable.
C’est ainsi qu’une nouvelle affaire de meurtre à élucider m’est tombée dessus pendant que j’écoutais ma grande amie Pompon chanter dans un des lieux les plus en vue, les plus appréciés et les plus prestigieux d’Istanbul. Aussitôt, le limier qui sommeille en moi se réveilla pour reprendre du service. Mais commençons par le commencement. En réalité, je me trouvais dans la tourmente d’une des périodes les plus dépressives de ma vie. Si une teinte pouvait me dépeindre, ce serait sans aucun doute le noir. Oui, je broyais du noir, et j’avais les idées noires.
Cela faisait des lustres que je n’avais pas mis le nez dehors et plusieurs jours que je ne m’étais pas rasé. Je ne reconnaissais même plus mon reflet quand je passais devant le miroir ; une ombre étrange à mi-chemin entre un cadavre et un fantôme. Je ne pouvais pas être cette chose ! Je n’arrivais pas à m’extirper de cette profonde déprime. Evidemment, ce n’était pas la première fois que je me faisais larguer, mais cette fois c’était différent. J’étais persuadé que cette fois était la bonne ; à tel point que je me suis laissé aller à de stupides rêves d’avenir : vieillir ensemble, se raser côte à côte le matin, s’endormir le soir devant la télévision, et même entreprendre une longue croisière. Je n’imaginais pas qu’une discorde dépassant le stade de « qui lira le journal en premier ? » ou « qui presse le tube de dentifrice au milieu ? » puisse avoir lieu.
J’aimais tellement m’endormir dans ses bras, enivré des effluves corporels, me réveiller, la tête posée sur les poils dorés étincelants de sa poitrine. J’en étais même arrivé à limiter mes visites à la boîte de nuit dont je suis le gérant. Je m’arrangeais pour être à la maison le soir quand il rentrait du travail. Nous avions des jobs différents. Lui avait des horaires de bureau tandis que moi, je sortais avant minuit et rentrais au crépuscule. Pourtant, je ne voulais passer mes soirées qu’avec lui, à ses côtés et à ne parler que de lui. Il aimait les plats que je lui préparais. Pendant que je cuisinais, il venait m’enlacer et m’embrasser tendrement. Ensuite, il m’allongeait sur la table de la cuisine et nous y faisions l’amour comme Jack Nicholson et Jessica Lange dans Le facteur sonne toujours deux fois.
Nous étions aussi insouciants que peuvent l’être deux hommes qui s’aiment. Il s’assumait si bien qu’il m’avait présenté à ses amis, et même à ses enfants. Il n’émettait aucune objection aux tenues, d’homme ou de femme, que je portais à l’extérieur ; il m’acceptait avec mes deux facettes. Il m’aimait pour ce que j’étais sans chercher à me changer.
Notre relation n’avait pas encore tourné au rapport de force.
Il m’avait bien expliqué la raison de notre rupture mais je n’arrivais pas à m’y faire. J’avais beau la tourner dans tous les sens, je repensais à chaque mot et phrase qu’il m’avait dits, mais le pourquoi de la chose m’échappait encore et toujours.
On dit que dans chaque histoire, il existe un vide qui n’attend que d’être comblé par nos fantasmes et notre imagination. J’ai cherché en vain dans notre histoire l’endroit où pouvait être ce fameux vide. Si je réussissais à le localiser, à le combler d’une manière ou d’une autre, peut-être trouverais-je la paix. Mais non ! Soit mon imagination me faisait défaut, soit mon cerveau ne fonctionnait plus.
J’ai alors compris, pour la première fois de ma vie, à quel point un chagrin d’amour peut affecter le corps. Et les antalgiques ne sont d’aucun secours.
Le téléphone était débranché et j’éconduisais mes visiteurs avec tact au début, puis sans le moindre ménagement. Je ne me souciais pas de savoir combien d’amis il me restait ; un de plus ou de moins, ça n’avait aucune importance. Mon petit ami m’avait quitté et je me sentais abandonné, voilà la vérité.
Ma souffrance se transformait pas en colère comme jadis, ce qui n’était pas pour arranger les choses. Je n’étais capable ni de pleure, ni de crier ma douleur. Je languissais entre quatre murs, et c’est tout.
Si au moins j’avais l’énergie nécessaire pour me secouer un bon coup, je sais que je pourrais me défaire de ce fardeau. Je n’ai vu pareil cas ni dans la vie, ni au cinéma, ni même dans les livres. C’en était ce point que j’avais l’impression d’être entraîné dans un tourbillon, que la pluie tomberait indéfiniment, que le soleil ne percerait jamais de ses feux les nuages gris qui m’entouraient, qu’il ne me serait plus jamais donné de voir un ciel bleu. J’allais dépérir à petit feu, frissonner sans cesse, et peu à peu, mon corps se désintégrerait pour complètement disparaître.
J’entrepris l’inspection des placards de la cuisine afin d’y trouver de quoi calmer mon estomac qui criait famine. Il ne restait plus grand-chose. J’ai pris un paquet de chips à moitié entamé puis je suis retourné au lit que je venais de quitter ; il était encore chaud.
On a sonné à la porte. Evidemment, je ne suis pas allé voir. Qui que ce fût, la personne attendrait, sonnerait à nouveau et s’en irait. Ignorant la sonnerie, j’ai bu mon café en regardant des clips à la télévision ?
Mon visiteur s’est mis à marteler la porte de coups.
– Je sais que tu es là ! Ouvre-moi sinon je la défonce !
C’était Pompon, ma grande et fidèle amie, toujours d’humeur joyeuse. Connaissant sa détermination, elle n’allait pas lâcher l’affaire si facilement. Cela dit, elle pouvait toujours y aller pour venir à bout d’une porte en acier ! Bien décidé à ne pas lui ouvrir, et afin d’étouffer le son de sa voix, j’ai augmenté le volume de la télé. Elle fit de même et parla plus fort. En fait, elle criait. A l’image de Sertab Erener durant ses prestations, Pompon mettait en pratique ses vieilles leçons de chant en poussant des cris à percer les tympans. Au moins, elle s’exprimait de l’émotion, contrairement à la célèbre chanteuse qui interprète chacun de ses titres avec la même absence de sentiments. Au bout d’un moment, ses coups de boutoir se firent plus virulents. Tout l’immeuble devait nous entendre.
– Si tu ne m’ouvres pas immédiatement, j’appelle la police et je les fais entrer de force !
Elle en aurait été capable. Comme les autres filles, rien ne peut dissuader Pompon. La notion de limite, elle ne sait pas ce que c’est. J’étais décidé à regarder le clip qui passait, Losing My Religion de REM, jusqu’à la fin. Il figure, sans nul doute, parmi mes préférés. De plus, il s’accorde parfaitement à la déprime.
Pompon ne voulait pas décamper. Si elle ne parlait que par moments, les coups donnés, eux, étaient continus. J’ai finalement décidé de lui ouvrir la porte dans l’optique de la renvoyer poliment. Si elle ne saisissait pas le message, je l’enverrais balader !
A peine ai-je entrebâillé la porte qu’elle l’a poussée de toute sa force et déboulé en hurlan.
– Ecoute-moi bien, maintenant ! Si tu as l’intention de me faire mourir d’inquiétude, je te conseille d’arrêter ton petit jeu sur-le-champ ; sinon, je t’assure que tu vas le regretter !
Faisant le double de mon poids, il n’est pas étonnant qu’elle m’ait agrippé par le bras et poussé à l’intérieur. Je n’avais la force ni de l’en empêcher en usant de la boxe thaï ni de me défendre avec quelques mouvements d’aïkido.

Avis :

Le personnage principal, Burçak, est toujours un travesti cultivé, détective amateur, et hacker. Cette fois, à peine remis de sa séparation d’avec l’énième amour de sa vie, il tombe amoureux d’un très bel avocat hétérosexuel. Ce qui n’est pas réciproque. Mais cela aide Mehmet Murat Somer à entrainer le lecteur dans une enquête hilarante où la haute société se retrouve mêlée à la mort d’un jeune et beau gigolo de haut vol et à une escroquerie qui révèle la corruption de plusieurs de ces membres.

Le dénouement final est un pastiche des romans d’Agatha Christie. Un vrai régal !

Meurtre d’un gigolo de Mehmet Murat Somer, éditions Le Masque 320 pages 18 €
Traduction du turc par Gökmen Ylmaz

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