Des nuits et des jours à en tremper mes cuisses
La pluie glacée tombe droite et fine. Direct dans l’herbe jaune. Scribe frissonne. Combien d’heures a-t-elle dormi ? Peu. Elle n’a jamais aimé compter les heures. Depuis hier, elle ne veut plus les compter. Elles sont trop.
Dam était parti, lançant un « Attends ! » avant de fermer la porte. Attendre ? Attendre quoi ? Elle avait ri avant de se replonger dans l’écriture d’une scène complexe de ce manuscrit qui ne finissait pas de grandir. Dam reviendrait. Peut-être. Lorsqu’il aurait fini de jouer au fantôme. Peut-être.
C’est lors d’une courte pause facebookienne, alors que Scribe annonçait un nouvel article que Bô Devil était venu frapper à sa porte virtuelle. Bô Devil… Ce nom était quelque part, stocké dans un tiroir de sa mémoire. Bô Devil… Une image aux tons bleutés. Un corps nu de femme. Une jolie photo qu’à une époque, elle avait choisie pour illustrer un texte érotique.
D’un e-mail banal, ils étaient aussitôt passés à l’échange de leurs numéros de téléphone, du vouvoiement au tu, de SMS souriants aux SMS rougeoyants. Il avait dit « Viens… ». Elle l’avait rejoint.
Tout le long du chemin, dans les rues de Paris, elle avait souri. Et rougi aussi. Son excitation mouillait le haut de ses cuisses. Est-ce qu’elle sentait le sexe ? Est-ce qu’elle sentait à ce point le sexe pour que les rares passants qu’elle croisait se retournent sur son passage avec des regards concupiscents ou s’éloignent rapidement, tête baissée, dégoûtés ?
Scribe se mit à courir. Ses talons claquaient sur le pont. Claquaient sur le macadam de la rue, ignoraient les alignements de Vélib. Claquaient sur les trottoirs, maudissaient ces pavés qui manquaient de tordre ses chevilles. Elle était où cette putain de rue ? Il était où ce porche ? « Dans le haut de la rue. » C’est loin, le chemin jusqu’à toi, tu sais ? C’est trop long le chemin jusqu’à toi.
Au fond d’elle, un gyrophare orange clignotait. Danger. Danger. Danger. Et Scribe riait. Ta gueule ! Ta gueule ! Ta gueule ! Je veux te respirer. Je veux te goûter. Je veux te prendre et te donner. Et pourquoi il utilisait ses mots, d’abord ? Elle avait l’impression de recevoir ses propres SMS.
« Ouvre-moi, je suis en bas. »
Scribe avait approché la porte cochère, le cœur battant, le souffle court. J’allume une clope ? Non. Je fais demi-tour ? NON. J’allume une clope. Il fume ? J’en sais rien. De quelle couleur sont ses yeux. J’en sais rien. Il est grand ? J’en sais rien. Putain, qu’est-ce que je fous là ? Putain, pourquoi je n’enfonce pas cette porte ? J’ai faim de lui. Faim comme j’ai rarement eu faim. Je sais qu’il le sait. Et il sait que je le sais. C’était quoi cette folie au fond de son ventre ? C’était quoi cette folie dedans sa tête ?
« Ouvre-moi, je suis en bas. »
La vibration de la serrure la fit sursauter. Elle poussa le battant et se retrouva dans un immense couloir, au fond, un escalier de pierre. Scribe se déchaussa. Le cuir crissa sur les bas. La montée fut éprouvante. Trop longue. Pas assez. D’un coup, il était là, appuyé contre le battant de sa porte, le sourire jusque dans les yeux.
- Toi… C’était long sans toi.
Son regard brillant disait sa faim d’elle mais il ne fit aucun geste pour tenter de la toucher. Scribe avait envie de le bouffer. Et de le déguster. Bordel !
Ils étaient nus. Comment ? Quand ? Ils savaient juste pourquoi. Et pour quoi.
Ils étaient nus, étendus sur le lit, l’un contre l’autre, bouche contre bouche, peau contre peau, sexe contre sexe, yeux dans les yeux. Aucun mot. Juste deux respirations. Deux inspirations. Et puis, deux paires de lèvres qui se goûtent, longuement.
Et puis, des doigts qui touchent, partout, lentement.
Et puis, deux sexes qui s’unissent. Profond.
La première fois, c’était très doux, limite exaspérant. Les autres fois, parce qu’il y avait eu des autres fois, les rythmes s’étaient enchaînés déchaînés. Le frigo était plein. Les jours succédaient aux nuits sans défaillir. Leurs corps s’épuisaient dans la sueur et dans le foutre. Aucun des deux ne semblait prêt à stopper leurs voyages.
C’était délice.
C’était supplice.
C’était… absurde.
- Tu connais cette légende japonaise qui dit que deux adultères doivent faire l’amour jusqu’à la mort ?
- Stupide. Qui parle de mourir ? La petite mort donne naissance à une renaissance…
- Le plaisir partagé…
- Tout un univers…
A un moment, son nouvel amant était parti sous la douche. Scribe avait repris ses vêtements et avait pris la fuite. Bô Devil. Bô Devil. Bô Devil. En dévalant, elle reniflait ses mains, y dévorant son odeur, leurs odeurs mélangées.
Un SMS jaillit lorsqu’elle referma la grande porte.
« Je te vois. Je te sens. Je te ressens. Inutile de tenter de fuir. »
Scribe se mit à courir pieds nus dans la rue délavée par la nuit. Quelle nuit ? C’était quel jour, avant ? Tout en bas, elle bifurqua brusquement vers la droite et arrêta sa course. Adossée au mur d’un immeuble, elle tapa.
« Toi… J’aime ce Toi… Et cette envie presque douloureuse de toi qui roule en moi. Encore. Danger ? »
« Danger ? Peut-être… »
« Des nuits et des jours comme ceux-là, j’en veux encore. A en tremper mes cuisses. A en brûler mes pensées. »
« J’aime que tu me cherches. »
« J’aime que tu me trouves. On est bien ? »
« On est bien. »
« Je suis trempée. Dingue ! »
« Tu vois, tu le dis… J’aime. »
Dehors, il pleut toujours. Et des SMS aussi.










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