Presque mort d’Åke Edwardson

Presque mort est l’avant-dernier roman de la série d’Åke Edwardson qui conte les enquêtes du commissaire Eric Winter et de ses collègues de la brigade criminelle de Göteborg, en Suède.

Extrait :

La voiture était stationnée là, portières grandes ouvertes, moteur en marche, les phares trouant la nuit jusqu’à la forteresse sur la rive du fleuve. La scène avait quelque chose d’irréel. Les chaussées de bronze étaient vides. Le ciel s’élargissait à l’ouest, rougeoyant encore de la veille, comme si le crépuscule n’avait pas voulu lâcher prise.
Une autre voiture arriva, du côté nord. Le conducteur fit un écart pour éviter la première. Vingt mètres plus loin, il s’arrêta et mit pied à terre. L’air sentait l’huile et le sel. Un cri de mouette déchira le silence. Le pont suspendu lui semblait régner sur son propre monde. Il ne percevait que le ronronnement des deux moteurs. Il s’approcha. La voiture avait l’air abandonnée. Personne à l’intérieur. Le siège du conducteur était vide. Les quatre portes s’ouvraient comme des ailes. La voiture aurait pu se transformer en oiseau et s’envoler du pont. Ou alors en insecte géant, noir et luisant. Un scintillement sur la laque, comme si un brusque coup de vent avait rendu son brillant à la tôle. Il entendit une sirène de bateau, une corne de brume, ou quelque chose de ce genre. En bas, le fleuve menait sa vie. Le brouillard était fin comme du verre. Un type qui s’est jeté du pont, pensa-t-il. Un malheureux qui n’en pouvait plus. Il a roulé jusqu’ici, et s’est jeté. Il ne doit pas être le premier. Le pont d’Älvborg détient le record de suicides. Vu la distance, enfin la hauteur, toucher l’eau, c’est comme s’écraser sur une plaque de béton. Sauter d’ici, c’est une décision irrévocable. Et non pas un appel au secours.
Il composa le numéro direct du commissariat central. Le nom comme la voix du collègue de garde lui étaient familiers :
– Bonjour, Lars Bergenhem à l’appareil.
– Salut, Lars. Déjà levé ?
– J’appelle du pont d’Älvborg. Devant une Lexus vide, au moteur allumé. Les portières ouvertes. Un type a fait le grand saut, je suppose.
– On envoie une voiture. C’est où exactement ?
– Du côté sud. Après l’arche.
– OK, c’est parti.
L’inspecteur Bergenhem s’approcha du véhicule abandonné. Il n’était pas en service, juste de passage au point du jour. Il n’était pas obligé de se justifier. Il passait par là par hasard. Il aurait bien aimé que ce soit aussi simple que cela.

L’homme tâchait d’éviter les grosses flaques. De vraies mares, partout. L’une d’elles lui parut plus profonde. Pas de circulation dans la rue pour le moment. Depuis des heures, la nuit pesait de tout son poids sur la ville. Il traversa la chaussée. Il marchait vers un meurtre, il allait tuer. Le passé, c’est un manteau qui pèse lourd sur les épaules. Et qu’on doit porter par tous les temps. Il leva les yeux vers le ciel : une chape noire recouvrait la terre entière. Impossible de se croire à l’aube, le matin. C’était la nuit partout, sa nuit à lui. Celle d’un autre. Il sentait son pistolet dans sa poche. Le pistolet d’un autre. Pourquoi ne pas le balancer dans une de ces foutues flaques ? Avec ce temps de merde, on ne le trouverait pas avant l’été, et encore. La pluie n’était pas près de s’arrêter. La ville finira par rejoindre la mer. Déjà qu’elle n’est pas loin. Quant au fleuve, je ne l’ai jamais vu aussi large. Je marche pratiquement dessus maintenant : il a fait sauter les digues. Je marche sur l’eau. Je n’ai pas les chaussures percées mais l’eau y pénètre. J’ai les pieds trempés.
Il avait traversé le centre-ville d’ouest en est. La bagnole l’avait-elle suivi ? Au début, oui, quand il était sorti de chez lui. Ensuite, quand il avait franchi le canal. Il l’avait repérée dans Allén, pas de doute, c’était la même. Après la statue, il s’était glissé dans une ruelle. De retour sur la place, il avait constaté que la bagnole avait disparu. Les salauds. Mais ça n’avait pas de sens de pester contre eux, c’était perdre son temps. Perdre-sont-temps. L’expression lui restait dans la tête tandis qu’il poursuivait son chemin entre les bâtiments noircis, au pied du grand bâtiment de la vieille université. Un jour, dans un lointain passé, il y était entré avec un sentiment d’espoir. Il avait travaillé dur pour réussir ses études. Mon Dieu. Perte-de-temps. Le pistolet pesait moins lourd dans sa poche quand il cessait d’y penser. Mais il n’avait pas cessé d’y penser. Comme à celui qu’il allait tuer. Il l’avait vu la veille, pour la première fois. Hier ! Il ne lui avait jamais adressé la parole. C’était juste un visage.
Il est presque mort. Comme moi. Je suis un homme mort qui marche dans les rues. Aux Etats-Unis, ils appellent ça : Dead man walking. Je marche vers l’exécution d’un autre. Mais c’est aussi la mienne. Le bourreau sera bientôt exécuté. L’expression lui revint encore à l’esprit. Il marmonna « perte-de-temps », on aurait pu l’entendre, mais il ne croisa personne. La pluie tombait plus dure. Il était maintenant devant le porche. Il se retourna. Pas de bagnole en vue. Bien sûr, elle était là quand même. Il leva les yeux vers la façade. La plupart des fenêtres étaient éclairées. Au troisième aussi. Il y avait un balcon, il avait vu cela la veille. L’homme était debout à son balcon, le regard perdu quelque part au-dessus des toits. Il se voyait maintenant avancer la main vers le digicode. Il composa le numéro qu’il avait obtenu la veille, par eux là encore. La porte émit un bourdonnement. Il poussa le vantail.

Résumé :

L’automne est exceptionnellement beau à Göteborg, cette année. Dans cette ville de Suède, Erik Winter va enquêter sur des faits étranges alors que son mal de tête persistant l’inquiète de plus en plus. Qui est cet écrivain ? Qu’est-ce qui lie ce gangster à ce politicien ? Et cette jeune fille disparue trente ans auparavant ? Est-ce qu’Erik la connaissait ?

Avis :

Åke Edwardson est un conteur exceptionnel. Encore et toujours. Presque mort n’est pas seulement un thriller efficace, c’est aussi un roman où Göteborg devient la ville du lecteur, où il ne manquera pas de se poser cette question : et moi, face à tout cela, comment réagirais-je ?

Presque mort, Åke Edwardson, éditions JC Lattès 400 pages 20 €

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