Un amour trop mortel de Guillaume Perrotte

Extrait :

Anna et moi marchons d’un pas couplé dans une rue piétonne du cœur de la capitale. Je sens sa main chaude dans la mienne, glaciale ; c’est vraiment le monde à l’envers… Contrairement à moi, elle n’a pas l’air de redouter cette future entrevue insolite. Non, elle n’est pas morte d’appréhension. Elle semble intérioriser, prendre distance et hauteur. Son recul me fascine et m’irrite tout autant.
Alors qu’elle marche à mes flancs, je repense à notre dernière partie de cul, qui a eu lieu il y a deux soirs. J’ai trouvé qu’elle gémissait aussi faussement qu’une actrice de film porno, au point que j’ai cessé de bouger au-dessus d’elle. « Tu simules ? » lui ai-je demandé, dubitatif. A voir son expression contrite je venais de la prendre su le fait. « Je m’entraîne pour après-demain soir, au cas où notre ami me laisse froide comme un glaçon ». Sa légitime réaction anxieuse m’avait soutiré un petit sourire martial apaisé et j’avais recommencé à bouger à l’intérieur de son intimité humide et brûlante ; elle avait fini par gémir dans mon épaule et moi à jouir au fond de son ventre, notre ami Eric déjà infiltré dans nos esprits enflammés.
Eric, avec qui nous avons rendez-vous dans un pub irlandais de la rue Tiquetonne. Il est dix-neuf heures quinze ; nous avons un quart d’heure d’avance. A mes côtés, Anna paraît toujours aussi sereine, comme gorgée d’énergie nouvelle. Normal, elle a déjeuné dans un restaurant japonais. Son menu a été le suivant : entrée au gingembre, dessert au gingembre, le tout arrosé d’infusions au ginseng. « Si avec tout ça je ne lui saute pas dessus, ce sera à désespérer ! » s’est-elle exclamée avec esprit. J’ai souri à mon tour en l’imaginant aussi chargée de substances aphrodisiaques qu’un avion de chasse peut l’être d’explosifs.
Plus sérieusement, tandis que nous continuons de marcher conjointement dans cette vieille rue de Paris, Anna est aussi concentrée qu’une étudiante avant un examen déterminant. Je l’estime prête pour cette soirée amorale. Davantage que moi ?
Quand nous passons devant la grande glace un peu trouble qui orne la devanture d’un antique magasin de sous-vêtements féminins raffinés, son reflet n’apparaît pas à mes côtés dans le miroir maculé. Rien de vraiment anormal…

Je passe l’entrée de l’Irish pub.
Eric a tiqué quand, avant-hier, j’ai proposé que nous nous retrouvions dans ce pub. Logique : c’est dans ce bar gaélique que je lui ai « offert » Anna, il y a un an.
– Nous pourrions nous voir ailleurs, a-t-il objecté.
– Négatif, Eric. Tu me dois bien ça, ai-je eu la cruauté de lui rétorquer.
Blanc téléphonique.
– Tu cherches quoi, Max ? A me culpabiliser ? m’a-t-il demandé d’une voix cendreuse.
– Non, Eric. Je veux juste revivre avec toi ce moment intense que nous avons partagé tous les trois avec Anna, ce fameux soir-là. Avec précision et moult détails.
Il a soupiré.
– C’est malsain, voire carrément maso, m’a-t-il répondu. Nous avons partagé ensemble tellement d’autres moments «normaux». Tiens, et si nous repensions plutôt à ce concert que…
– Rien à foutre, de ce concert, l’ai-je coupé. Ces moments-là me font pleurer, or c’est bander dont j’ai besoin pour éviter de me flinguer. Je préfère encore revivre les moments où elle m’a rendu jaloux plutôt que ceux où j’étais fou d’amour pour elle. Ma catharsis passera par la trique. Car c’est encore en voulant la tuer que j’arrive le mieux à surmonter son décès. Tu peux comprendre ce raisonnement ?
Il a encore soupiré, mon vieil ami avocat pénaliste, puis acquiescé sans forcément partager mon point de vue. A cet instant, au téléphone, j’ai presque eu l’impression qu’il me considérait comme l’un de ses clients douteux ; un type qui l’aurait appelé d’un portable volé depuis sa cellule étroite et puante. Et puis n’étais-je pas moi-même psychiquement au fond du trou ? Affirmatif.

Résumé :

Un an après la mort accidentelle de sa femme, Anna, Max cherche à revivre la dernière nuit qu’ils ont passée ensemble. Ce soir-là, Max avait demandé à son ami Eric de faire l’amour à sa femme alors qu’il assisterait à leurs ébats. Ce soir-là, Max avait découvert une Anna qu’il ne connaissait pas.
D’abord réticent, Eric va accepter ce jeu morbide et, submergé par ses souvenirs, va avouer à Max tout ce qui le liait à sa femme, cette maîtresse hors-norme.

Avis :

Un amour trop mortel est un roman sans concession. Trouble. Guillaume Perrotte ne transforme pas seulement le lecteur en voyeur impudique, il le prévient : à force de jouer avec le feu, on se brûle.
Beaucoup de vieux couples cherchent à pimenter leur libido défaillante en se prêtant à des jeux dangereux. Seulement, pour bien les vivre, il faut être sûr de soi et, surtout, avoir pleinement confiance en l’autre. Simplement, il arrive parfois que l’un se découvre sexuellement et que l’autre n’arrive pas à vaincre sa jalousie.
Une histoire noire où l’auteur décrit minutieusement un couple confronté à l’invasion du sexuel dans leur vie. Sensuel, cruel et beau.

Un amour trop mortel, Guillaume Perrotte, Editions Blanche, 141 pages 17 €

 

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