La nuit ne viendra jamais de Joseph d’Anvers

Extrait :

La pluie ravage tout sur son passage.
Les dernières ombres nocturnes s’effacent sous le poids de l’eau. Les caniveaux n’existent plus et les premières heures de cette nouvelle journée ressemblent étrangement à celle d’hier. Sombre épilogue d’un monde qui vacille et qu’un simple souffle suffirait à effondrer.
Le jour ne semble plus exister depuis quelque temps et les hommes ont appris à faire avec.
« On s’habitue à tout, même au pire. »
Même cette pluie qui résiste aux heures, aux jours, et qui nargue le plus endurant de cette espèce qu’on appelle « humaine ».Elle s’immisce, transperce, ravine, dégueule son froid, en tue certains, les plus faibles, et donne à la terre son odeur âcre. La pluie fait maintenant partie de ce monde, tout comme la nuit succède au jour, qui succède à la nuit, qui succède au jour.
La pluie est là.
Il faudra faire avec.
L’enseigne lumineuse du bar est la seule lanterne à l’horizon, comme un phare dans cette nuit trouble. Tous les refuges nocturnes alentour ont fermé depuis longtemps, les putes n’arpentent plus les trottoirs, les poivrots n’ont plus le droit à l’ivresse en dehors de leur cuisine, et les sex-shops ont été remplacés par des banques, des magasins de chaussures, des jeunes créateurs descendus des Abbesses, des agences immobilières ou des locaux commerciaux.
La faute aux autres il paraît.

L’Attente est donc le dernier bar de nuit de Pigalle, le dernier bastion à résister à la tempête. La ville endormie surveille d’un œil son ultime recoin éveillé, son cœur faiblard qui continue pourtant à lui donner la vie.
A l’intérieur, un vieil album des Tindersticks tourne alors que Mark essuie le comptoir et vide l’évier.
Son dernier client, scotché à la table du fond, n’a plus bougé depuis un quart d’heure avec, entre les mains, ce qui ressemble à une lettre.
Son visage ne lui est pas inconnu, mais il ne saurait dire d’où lui vient ce sentiment. Peut-être un habitué des heures tardives, un renégat du bien-pensant collectif instauré aux forceps par la caste au pouvoir. Mark ne sait plus. Peu importe au fond.
Comme il n’est pas d’humeur à lui demander de régler, il remet « Walking », sa chanson préférée. Et son esprit s’évade, loin de cette nuit, loin de cette pluie, de ce noctambule qui ne veut pas rentrer chez lui et qui semble traîner le poids des ans comme on traîne un fardeau trop lourd. Mark connaît bien ces hommes : un peu de chaleur, d’alcool, de mots et de temps, et les voilà en selle.
Jusqu’au lendemain soir.
Alors il attendra.
Il ne sait pas pourquoi, mais ce soir, il veut prendre soin de son dernier client.
Mark monte un peu le volume et ferme les yeux.

« Wake up, it’s all right
I don’t need to know where you’ve been
Went for a walk, out of my sight »

Ian finit son verre et sent la brûlure raviver ce qui lui reste de vie. Ses mains tremblent en sortant la dernière cigarette du paquet. Encore quelques secondes. Et puis après on verra bien.
L’horloge indique 4 heures.
La fumée emplit l’espace et le corps de Ian.
Il pose ses lunettes sur la table, à côté de la lettre et du verre vide, puis se frotte les yeux. Mark ouvre les siens.
Leurs regards se croisent.
Mark se dit que l’homme a l’air fatigué. Ian se dit la même chose.
Mark a besoin d’un peu de sommeil. Ian de répit.
Sans un mot, il se dirige vers l’arrière-salle et s’engouffre dans les toilettes. Mark remet « Walking » et décide de s’offrir lui aussi un verre de Jack. La vie est courte. Mais la nuit est longue.
En en quelques secondes, la chaleur perdue revient.

Résumé :

Paris, 2024. Ian est assis dans un bar de Pigalle. Seul. Devant une lettre. Quelques minutes plus, il sort dans la nuit, sous la pluie. Il pleut depuis des années.
Treize ans plus tôt, Mona Cabriole décide d’écrire un article sur Ian, leader d’un groupe mythique de rock anglais. Elle va le suivre en tournée et en backstage. Entre eux, c’est l’amour passion. Qui dit passion dit destruction, drogues, nuits blanches, alcool et rock and roll. Et meurtres.

Avis :

Joseph n’a d’Anvers que ce patronyme emprunté à une station de métro parisien.
Connu du grand public comme auteur de chansons (Tant de nuits de l’album Bleu Pétrole de Bashung à  tout un album, L’homme sans âge, composé pour Dick Rivers) ou comme chanteur (Les choses en face paru en 2006, Les jours sauvages paru en 2008), qui sait parmi ces fans que le bonhomme a été boxeur et chef opérateur de cinéma ? Touche à tout de talent, aujourd’hui il est sur le devant de la scène pour son premier roman commis aux éditions La Tengo : La nuit ne viendra jamais.

Depuis des mois, j’attendais ce roman qui fait partie de la collection Mona Cabriole : 20 romans, 20 arrondissements de Paris, 20 auteurs. Joseph d’Anvers, je l’attendais au tournant. Quand on est aussi doué pour écrire des histoires courtes en chanson, peut-on l’être en racontant une histoire beaucoup plus épaisse ? Et bien oui. Oh que oui.

Le 9ième arrondissement a échu à Joseph d’Anvers. Il le transforme en un lieu glauque où l’eau dégouline sur des gens paumés : une jeune journaliste qui ne sait plus après quoi elle court, un flic désabusé et une star de rock qui se détruit à coup de piquouses et de bouteilles d’alcool. Et l’amour dans tout cela ? Il est bien présent, sous diverses formes. Joseph d’Anvers dessine l’enfer, celui qui brûle et qui détruit, celui qui grandit aussi.

La nuit ne viendra jamais, un premier roman fort et puissant. Du grand d’Anvers. Il serait vraiment dommage que vous ne l’ajoutiez pas à votre collection.

La nuit ne viendra jamais, Joseph d’Anvers, La Tengo éditions 171 pages 8,50 €
Parution en mars

Site de La Tengo 

 

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