La guerre des vanités de Marin Ledun

Né en 1975, Marin Ledun est romancier et essayiste. Auteur de pièces radiophoniques pour France Culture, il a publié au Diable Vauvert Modus Operandi (2007) et Marketing Viral (2008) et à La Tengo Editions Le cinquième clandestin (2009).
Docteur en communication politique, il est également l’auteur de La démocratie assistée par ordinateur (essai) et d’articles sur la consommation et les nouvelles formes d’organisation du travail.
La guerre des vanités vient juste de sortir chez Gallimard.

Extrait :
Prologue
Lundi 7 février – 10:05

Les vies tranchées dans le vif se regardent en chien de faïence. Tournon-sur-Rhône, dix ou douze mille habitants, peu importe, et autant de petites histoires qui se croisent et se recroisent depuis des générations. Les gestes suspendus, les corps aux aguets et les volets entrecroisés. Les yeux observent, les cœurs battent et, en dépit du bon sens, les destins continuent de s’accorder sans tenir comptes des imperfections et de leur insignifiance. L’air est anormalement doux, un TGV passe de l’autre côté du Rhône en direction du sud. L’histoire accorde un bref moment de répit, avant que le vent du nord et le brouillard ne reprennent leurs droits sur cette étrange langue de granite, coincée entre le plateau ardéchois et les pentes viticoles de la Drôme tel un goulot d’étranglement.
Engoncé dans son imperméable neuf, Francis Pellissier contemple son reflet dans la vitrine du numéro 27 de la rue piétonne. L’allure est encore belle : une touche d’élégance raffinée, les tempes grisonnantes et une légère inflexion dans l’ordonnance de sa chevelure lui confèrent un sentiment de charme et de puissance. Un coup d’œil à sa montre interrompt brusquement son état de grâce. Sa jeune maîtresse l’attend quelques rues plus loin, et il doit être rentré au collège pour onze heures sans faute. Une petite incartade dans son emploi du temps de proviseur.
Les pieds coincés dans une paire d’escarpins bleus à deux cent dix euros, Gisèle Buffat regarde avec curiosité le proviseur du collège quitter la devanture du magasin. Il est de notoriété publique que Francis Pellissier a le feu aux fesses, mais elle brûle d’envie de savoir quelle est sa dernière conquête.
– Vous le prenez ?
Gisèle se retourne vers la vendeuse.
– Je vous demande pardon ?
– Le trente-neuf, vous le prenez ?
Abandonnant avec regret la rue piétonne, Gisèle lance un nouveau regard à ses pieds gonflés, au visage amorphe de Christelle, la vendeuse, avant de refuser.
Sur le pas de la porte, Sophie, employée à mi-temps du magasin de chaussures depuis un peu moins de six mois, la regarde s’éloigner avant de fermer la boutique. Une affaire à régler.
Elle consulte sa montre. Parti faire le tour de ses fournisseurs, son patron ne rentre pas avant midi. Elle dispose d’une heure pour se rendre au garage Jourdan récupérer sa Clio et relancer Simon, l’apprenti mécano, au sujet d’un téléviseur écran plat tombé du camion la semaine dernière que son petit ami lui a demandé de l’aider à fourguer. Le jeune mécano hésite à passer la moitié de sa paie dans l’affaire.
A cet instant précis, Simon Jourdan, des boutons d’acné sur le front, les mains dans le cambouis et les yeux perdus sur le fessier de la femme de Jean-Pierre, un bon client du garage, est à mille lieues de penser à sa proposition.
–    Je suis désolé, madame Gouy, mais il va falloir changer les bougies.
Agacement de Farida qui lui tourne le dos et ne cesse de regarder l’heure sur son mobile.
– Combien ?
– Je dois en parler à mon père, mais Jean-Pierre est un bon client, repassez me voir demain en fin de matinée, ça devrait être réglé.
Soupir désespéré de la jeune femme qui comprend qu’elle n’arrivera pas à l’heure à son rendez-vous.
– Demain seulement !
– Je suis désolé, madame Gouy.
En sortant, elle croise Sophie, les yeux brillants, qu’elle salue de la tête, avant d’accélérer le pas et de remonter l’avenue à pied.
Elargissement du cadre.
L’œil survole à présent le parking du garage, laissant s’éloigner Farida. Puis vient l’avenue de Beaucaire et sa cohorte d’âmes damnées au volant de leurs voitures. Mécanique du quotidien : les individus calés dans la tôle de leurs véhicules et les cœurs serrés dans les cages thoraciques. Plus loin encore, les collines de l’Hermitage et celle de Tournon. Au milieu, un pont suspendu assure la liaison des humains et des marchandises.
En face du pont, un immeuble, une heure plus tard.
Septième étage, une silhouette.
L’enfant enjambe le rebord de la fenêtre de sa chambre sans hésiter. Aucun vertige, ni aucune appréhension. Ses gestes sont parfaitement maîtrisés, presque naturels. Instinctifs. Comme si son corps les connaissait à l’avance. La voix de sa mère, quelque part dans l’appartement.
Ensuite le printemps, l’été, l’automne, l’hiver et le printemps à nouveau, pense-t-il. Puis plus rien.
Toujours la même histoire.
Un air à la mode sort des enceintes de la chaîne hi-fi. Il tourne la tête. Sa console de jeux est encore allumée et l’écran du téléviseur renvoie l’image d’un soldat armé jusqu’aux dents, prêt à affronter mille dangers. Une feuille vierge repose sur son lit. Il caresse l’idée de descendre et de tenter à nouveau de s’expliquer. Leur dire que ce n’est pas leur faute, qu’il n’agit que sur un coup de tête. Qu’ils n’auront rien à se reprocher.
Mais l’enfant sait que c’est faux.
– Nous sommes tous responsables, murmure-t-il avant de sauter dans le vide.
Sous l’œil d’un petit caméscope numérique que son propriétaire éteint une fraction de seconde avant que le corps ne vienne s’écraser sur le bitume du parking.

Sept heures plus tard, Marion est debout, interdite, face à la porte vitrée du salon. Depuis deux jours, elle est consignée dans sa chambre par décision parentale. Mauvaises notes, bagarres dans la cours de récréation, élève insolente et dissipée en classe. Elle ne leur en veut pas. Elle ne sait même pas ce que tout cela veut dire. Les mots lui parviennent mais pas leur signification.
L’air est doux. Il flotte dans la maison une délicieuse odeur de pâte à crêpes.
La comédie peut cesser.
Marion n’a que onze ans. C’est trop peu pour comprendre le journal télévisé, mais largement assez pour tenir un couteau de cuisine et se le planter dans la gorge.
Derrière la porte vitrée, elle voit son père, assis sur le canapé du salon, et devine sa mère, quelque part, perchée au téléphone dans une autre pièce.
La webcam est branchée. Un voyant rouge clignote. Quelqu’un enregistre la scène, deux pâtés de maisons plus loin. Qui interrompra la connexion avant que les parents de Marion ne découvrent le corps. Aucune véritable émotion, pas de voyeurisme. Debout, sans un cri, à peine un souffle.
Un ange qui meurt.
Le bruit de sa chute est couvert par les soupirs de satisfaction du père quand apparaît la mine contrite du présentateur des informations régionales.
– Claire, ça commence !

Mesdames et messieurs, bonsoir. Tout d’abord, tragédie dans la vallée du Rhône. Trois décès survenus depuis ce matin inquiètent les autorités policières de la région de Tournon, sous-préfecture d’Ardèche. Trois enfants de sept, dix et treize ans ont trouvé la mort dans des circonstances inexpliquées, dans différents quartiers de la ville. Michel Bongrand, commissaire à Valence en charge de l’affaire, évoque la thèse du suicide. Une équipe d’enquêteurs doit être envoyée sur place avant la fin de la semaine et une cellule psychologique a été mise en place.

– Claire, viens voir, ils parlent de Tournon !
Le présentateur arbore un air grave de circonstance.

Sur place, notre envoyé spécial, Marc Stern.
Bonjour.
Pouvez-vous nous en dire plus sur cette triste affaire qui secoue la petite ville ardéchoise de Tournon-sur-Rhône et ses habitants ?
Eh bien, à vrai dire, nous ne disposons pour le moment que de très peu d’informations sur les faits. La seule chose que nous pouvons dire avec certitude, c’est que le cauchemar a commencé ce matin, aux alentours de onze heures, en face de la passerelle qui relie Tain et Tournon, provoquant un embouteillage de plusieurs kilomètres…

Julien Chalembel fait signe à sa femme de poser le combiné sur son socle, au-dessus du téléviseur, et de venir s’asseoir.
– Il paraît que trois gosses se sont suicidés aujourd’hui. Un en sautant de sa fenêtre, ce matin, et deux dans un incendie, tout à l’heure.
Claire roule des yeux horrifiés, avant de demander :
– On les connaît ?

Résumé :

Tournon, dix mille habitants, petite ville de la vallée du Rhône balayée par le mistral. Immobile jusqu’à ce qu’une série de suicides d’adolescents vienne perturber son équilibre, libérant les vieux démons qui y sommeillent.
Le lieutenant Alexandre Korvine est dépêché pour enquêter sur place. Fumeur invétéré, plus habitué à traquer les dealers, il va devoir fouiller dans les placards.
S’en suivent trois jours de chasse à l’homme pendant lesquels les suicides se poursuivent.
Trois jours d’enquête au cours desquels, Korvine, usé et hanté par son propre passé, est au bord de l’explosion.
Dans sa poche, une lettre qu’il ne veut pas ouvrir. Dans sa tête, des images qui affluent et se mélangent. Une véritable descente aux enfers. Korvine est seul face à cette ville où tout le monde se connaît, où les secrets et les mensonges pullulent. Pour résoudre cette affaire, il va devoir réussir à faire parler les gens.

Avis :

Dans La guerre des vanités, Marin Ledun a une écriture hachée telle le souffle d’un grand fumeur malade, obsessionnelle à la limite de l’hallucination, répétitive comme toutes ces morts d’adolescents. La construction du roman est diabolique, violente, furieuse. Ainsi, le sentiment d’urgence qui prend Korvine à la gorge saisit immédiatement le lecteur.
Cette enquête éprouvante – les suicides d’adolescents sont un thème rarement évoqué dans un thriller – se lit dans la fièvre. A moins d’être un bloc de pierre, on ne sort pas de cette lecture indemne. Je vous aurai prévenus.
J’irai jusqu’à dire que La guerre des vanités est, en très grande partie, le reflet des dérèglements sociaux et psychologiques qui rongent notre société dans son ensemble.
Encore une fois, bravo Marin Ledun ! Vous êtes un Grand, un Très Grand !

La guerre des vanités, Marin Ledun, collection Série Noire, Gallimard 18 €

 

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