L’abîme de Charles Dickens et Wilkie Collins

On ne présente plus le père d’Oliver Twist, Charles Dickens (1812-1870), pas plus que celui de La dame en blanc, William Wilkie Collins (1824-1889), tous deux maîtres absolus de la littérature anglaise du XIXe siècle. Amis, ils échangèrent tout au long de leur vie une correspondance nourrie et décidèrent d’écrire ensemble plusieurs nouvelles, des contes de Noël et ce roman à suspense qui est un chef d’œuvre encore méconnu aujourd’hui, L’abîme.

Extrait :
Quel jour du mois et de l’année ? Le 13 novembre 1835. Quelle heure ? Dix heures du soir sonnant la grande horloge de St Paul.
En même temps toutes les églises de la ville ouvrent leurs gosiers de bronze et forcent leurs voix. Quelques-unes ont inconsidérément commencé de chanter avant la Cathédrale : d’autres n’y vont pas si vite et sont en retard de quatre, de six coups sur la grosse cloche. Cependant, toutes se suivent d’assez près pour laisser ensemble dans l’air une même résonnance longue et plaintive. On dirait que le père ailé qui dévore ses enfants décrit une courbe retentissante, avec sa faux gigantesque, au-dessus de la Cité.
Quelle est cette cloche plus sourde et plus triste que toutes les autres, plus proche aussi de notre oreille ?… Ce soir-là elle retarde si fort que ses vibrations persistent seules, longtemps après que tout autre son s’est éteint dans l’air. C’est la cloche de l’Hospice des Enfants Trouvés.
Jadis les enfants y étaient reçus sans enquête. Un tour pratiqué dans la muraille s’ouvrait et se refermait discrètement. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. On prend des informations sur les pauvres petits hôtes, on les reçoit par faveur des mains de leurs mères. Ces malheureuses mères doivent renoncer à les revoir, à les réclamer même, et cela pour jamais !
Ce soir, la lune est dans son plein, la nuit est assez douce. La journée n’a pourtant pas été belle ; la boue épaissie par les larmes du brouillard recouvre les rues d’une couche noirâtre, et, certes, il faut, pour éviter l’atteinte pénétrante, que la dame voilée qui se promène de long en large soit bien solidement chaussée.
Elle marche évitant la place des fiacres ; on la voit s’arrêter de temps en temps dans l’ombre de la partie occidentale de ce grand mur quadrangulaire, le visage tourné vers une petite porte dérobée. Au-dessus de sa tête se déploie le ciel pur, éclairé par cette lune brillante, les souillures des pavés s’étendent sous ses pas, et son esprit est divisé entre des pensées bien différentes, les unes presque heureuses, les autres cruelles. Son cœur ne lui parle point le même langage que l’expérience impitoyable ; l’empreinte de ses pieds ses succédant aux mêmes places dans cette boue noire a fini par y tracer comme un labyrinthe : ne serait-ce point là l’image de sa vie, des obstacles que le hasard a dressés devant elle, et du dédale inextricable où ses fautes l’ont engagée ?

Résumé :
Walter Wilding est un négociant en vins dont le commerce est installé sur les rives de la Tamise, à Londres. Abandonné à sa naissance, il a passé son enfance à l’Hospice des Enfants Trouvés. Sa mère viendra l’y rechercher alors qu’il sera adolescent.
Or, à la mort de celle-ci, il apprend d’une femme de charge qu’il vient d’engager un terrible secret : il n’est pas le fils de sa mère. Terriblement choqué par la nouvelle, le jeune homme va tout faire pour retrouver le véritable Walter Wilding. N’a-t-il pas usurpé un héritage et une réussite ?

Avis :
On retrouve forcément le talent de conteur de Dickens, ses évocations animées des quartiers urbains, sa description de la vie quotidienne de l’époque et, celui de Collins – qualifié à son époque « d’auteur de romans à sensation » -, plus doué pour manier le suspense.
Qui n’a pas lu Les aventures de Mr Pickwick, Oliver Twist ou David Copperfield (Charles Dickens) et La femme en blanc, Sans nom ou Pierre de lune (William Wilkie Collins) et en garde des souvenirs mémorables ? Il serait temps que L’abîme atteigne le même niveau de popularité. C’est sans conteste un des premiers romans policiers de la littérature anglaise !

L’abîme, Charles Dickens et William Wilkie Collins, Editions Le Masque 420 p. 7,20 €

 

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