Mad world

Le Cri, Edvard Munch

Le Cri, Edvard Munch

Je te regarde. Tu me tournes le dos.
Tu es assis plus loin, sur les rochers, le torse nu. Le bas de ton jeans disparaît dans les vagues qui s’abattent avec violence sur ces blocs noirs et luisants. L’eau et le ciel se sont mélangés jusqu’à former un magma indistinct de gris sale. Par moment, des rayons de soleil trouent les nuages d’un jaune pisseux mais tu ne bouges pas, indifférent à tout ce qui t’entoure.
J’aimerais crier pour que tu m’entendes.
Je voudrais hurler pour que tu te retournes. Regarde-moi, bordel ! Comment peux-tu supporter ce froid ? Comment peux-tu te laisser couler, toi ?
Sous mes pieds nus, le sable est dur et glacé. L’océan m’a toujours fascinée. Je peux rester des heures à fixer l’horizon. Mais aujourd’hui ?
Combien de jours vas-tu gaspiller à broyer du noir ? Combien de nuits vas-tu laisser passer à mariner tes regrets ? Ton désespoir est si grand qu’il a recouvert le bleu de la mer. Même celui de l’outre-mer.
Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes yeux ! Je n’ai aucun remords. Du reste, je suis vide de sens. A peine si mon cœur bat. Sûrement qu’il bat puisque, malgré ce vacarme assourdissant, je m’entends penser. Mais j’ai perdu le nord. Et le reste aussi.
Plus j’avance vers toi, plus mes pieds deviennent gourds. Ça rend sourd la connerie, tu crois ? Tu ne m’écoutes pas. Mes pieds lourds s’écorchent et se coupent sur les arêtes de ces blocs que je maudis. Plus je m’approche et plus je vois ton dos qui se soulève par soubresauts. Tu hoquètes de douleur, mon beau mâle. Tu pleures d’amour des larmes noires.
Je tombe à genoux et me rattrape in extremis. Il s’en est fallu de peu que moi aussi, je ne glisse et que ma tête éclate comme une pastèque rouge. Je me redresse avec maladresse. J’ai mal au sang. Il me faut te toucher. J’ai besoin de te savoir encore vivant. Je tenterais bien de t’aiguillonner avec un long dard en acier rougi. Mais tu m’as prévenue : tu ne rendras pas les coups. Encore un pas et un autre et je suis juste derrière toi. Ta peau a déjà viré bleu pâle. Si tu meurs, Dam, je te tue !
Il est hors de question que je te plaigne ou que je t’attende. Mais qu’est-ce que j’y peux si mon cul et ma bouche se languissent de ta queue ?
Tu ne le sais pas mais je suis rouge cheveux. Et ce soir, je t’emmerde. Juste là.

© Cali Rise

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