La onzième plaie d’Aurélien Molas

Aurélien Molas est scénariste. Il a notamment travaillé avec André Téchiné pour La fille du RER.
La onzième plaie est son premier roman. C’est surtout LE THRILLER DE L’ETE ! Qu’on se le dise !

Extrait :

Novembre s’attardait. Des nuits étirées, tombant de plus en plus tôt. La chute du mercure, le manque de soleil, tout concordait à fatiguer les esprits, à les rendre irritables. L’enfermement forcé, la promiscuité hors de raison, autant de contraintes superposées créant un terrain propice aux débordements et au crime.
Alain Broissard avait ce mois en horreur.
Il sortit du train en maugréant. Il avait essayé de se reposer durant le trajet, dérangé par les voyageurs qui surveillaient du coin de l’œil l’arme de poing sous sa veste. Son insigne n’avait servi à rien. Même les flics n’inspiraient plus confiance. Il réfléchit en se caressant la moustache. Surtout les flics, corrigea-t-il.
Ne pouvant dormir, il avait étudié le dossier de cette nouvelle affaire. Méticuleux jusqu’à l’obsession dans sont travail, il avait cherché l’oubli entre les lignes.
Il se dirigea vers les toilettes de la gare, entra dans une cabine et verrouilla la porte. Maudite migraine qui ne le lâchait pas, lancée au grand galop. Il fouilla son sac à la recherche de médicaments, priant pour que la douleur s’estompe. Mais l’odeur de l’urine mélangée au parfum de menthe des vaporisateurs d’ambiance le força à sortir.
Appuyé contre le lavabo, il leva les yeux sur l’immense miroir qui couvrait le mur. La lumière brute, verticale, accentuait les creux de son visage et soulignait sans complaisance les cernes violines sous ses yeux. Il peigna sa moustache et remarqué que les éraflures du rasoir striaient ses joues. La fatigue et le stress le rendaient encore plus maladroit. A quarante-sept ans passés, son corps était noueux, trapu, ses muscles toujours saillants, mais l’énergie n’était plus là, érodée par un trop-plein d’épreuves.
Sur la rampe d’accès, il enroula l’écharpe bleue horizon autour de son cou, reboutonna son pardessus et se dirigea vers le jeune flic en uniforme qui lui faisait de grands signes depuis le parking.
– Je vous attendais. Brigadier Carrère. SRPJ de Rouen. J’ai été mandaté pour vous filer un coup de main.
– Alain Broissard. Capitaine de l’unité spéciale.
– Oh je sais qui vous êtes! C’est un honneur de bosser avec vous.
Broissard le dévisagea avec insistance. La vingtaine, carré comme un demi de mêlée, le cou puissant, le Brigadier lui ressemblait étrangement au même âge. Seuls leurs yeux ne brillaient pas du même éclat.
– On s’est déjà rencontrés?
– Ouais, à l’ENP. Vous étiez venu pour un colloque sur les méthodes d’investigation.
– Bien loin tout ça.
– J’ai suivi toutes vos conférences, sans exception! Faut dire que votre façon de procéder ne manquait pas d’originalité. Ça changeait du b.a ba du bon flic.
– Et ça t’a été utile?
– J’ai pas vraiment eu l’occasion de mettre en pratique. Mais au vu de ce qui nous attend ce soir, ça ne saurait tarder, dit-il en claquant la portière.
Ils démarrèrent à plein régime, gyrophare sur le toit, et foncèrent dans la nuit.
La ville du Havre éclaboussée par les phares s’allongea en lignes dures et angles droits. Fuyant le froid glacial, la population avait déserté les rues et les places. Devant la mairie, long bunker éclairé d’ocre roux, des drapeaux français en lambeaux flottaient avec mollesse. Des carcasses de scooters étaient empilées au pied des marches et formaient un totem chaotique, guerrier, fiché au milieu de sacs-poubelle éventrés. Un cyclone semblait avoir dévasté l’esplanade de l’hôtel de ville et les bouffées de colère avaient soufflé les vitrines sur la totalité de l’avenue Foch. Le Brigadier leva le pied et avisa les ruines d’une pizzeria dans lesquelles était encastrée une Renault 19 calcinée jusqu’à l’os.
– Rien qu’aujourd’hui, ils ont brûlé seize bagnoles et envoyé deux de nos gars à l’hosto. Je n’ai jamais vu ça, c’est la première fois que des émeutes durent aussi longtemps.
– C’est la première fois depuis cinq ans que la France va aussi mal, dit Boissard en contemplant la vision d’apocalypse derrière le pare-brise.
La voiture glissa silencieusement entre les immeubles tentaculaires, longea des pelouses pelées sous des éclairages de misère et remonta le front de mer. a gauche, l’embouchure de la Seine s’ouvrait sur l’océan, mur noir sans perspective sur lequel étaient accrochées les lueurs des supertankers et des bateaux-usines.
– Et cette affaire? T’en dis quoi? fit-il en vérifiant ses mails sur son portable.
– Ce que j’en dis, c’est que ça dépasse l’entendement. Ceux qui ont fait ça sont très organisés. Ce n’est pas leur premier coup d’essai, plutôt leur coup de malchance.

Résumé :

Ils sont tombés sur quelque chose qui les dépasse.
Qu’ils n’auraient pas dû découvrir.
Ils, c’est une poignée de flics qui va tout faire pour que la vérité éclate. Au péril de leurs vies.

Avis :

Réseau pédophile, policiers corrompus, émeutes urbaines.
Un roman noir esthétique, à l’écriture très visuelle, dont le scénario n’est pas très éloigné de ce que racontent les faits divers de nos journaux. Et pourtant. La onzième plaie est une prouesse manuscrite dans laquelle l’auteur a supprimé de son vocabulaire le graveleux, la complaisance et le voyeurisme.
Aurélien Molas réussit à faire vivre chaque scène au lecteur de l’extérieur et, simultanément, de l’intérieur de la tête de ses personnages, rendant l’horreur encore plus réaliste.
La onzième plaie, un thriller qui interroge le lecteur : les monstres seraient-ils [déjà] parmi nous ?
Molas. Une plume magistrale au souffle incandescent. Retenez son nom, ce jeune tarbais n’a que 24 ans !

La onzième plaie, Aurélien Molas, édition Albin-Michel 422 p. 20 €

 

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