Le Sang du Christ de Frédéric Mars

Frédéric Mars, né en 1968, vit entre Paris et l’océan Atlantique, entre ses travaux de scénariste TV et son univers romanesque, ébauché avec Son parfum et développé avec L’amour est une femme. Il voue une passion pour tout ce qui touche à la communication hommes/femmes et en particulier aux modes d’échange non-verbaux (sensoriels, sensuels, etc.).
Dans une autre vie professionnelle, il a aussi été journaliste, photographe, « nègre » et auteur (sous d’autres patronymes) de nombreux essais, documents et livres pratiques.
Quand il n’écrit pas il lit, et vice versa. Ou alors, c’est qu’il est au cinéma…
Il reconnaît qu’il arrêterait tout pour (y compris écrire pendant quelques instants) pour le plaisir de goûter un sorbet aux fruits rouges.

Extrait :

Au commencement était le sang.

Et du sang, il y en a partout, maintenant.
Ils n’en ont jamais vu autant. Un sang épais, visqueux, qui jaillit de sa gorge et roule sur toutes les surfaces avec l’avidité lourde d’un métal précieux. Il brille sous la lueur des torches. Un sang rubis. Un sang de vigne rare. Le sol de l’étable, une terre battue sèche et sablonneuse, a beau le boire, le flot semble intarissable. Il en coule tant que, s’ils n’étaient si concentrés sur leur office, ils pourraient croire à un nouveau prodige.
Le sang appelle le sang.
Le sang en veut toujours plus. Et ils voient dans cette abondance le signe qu’ils ne se sont pas trompés. Il fallait bien en passer par là. En passer par lui. La source de tout, qu’ils vont tarir pour lui offrir, enfin, la seule abondance qu’il mérite.
C’est son sang versé, ils le savent, ils le comprennent de leurs yeux maintenant, qui va le faire sortir au jour, révéler son nom secret, le mettre pour tous et pour toujours dans la lumière.

Le moins costaud des deux assiste l’autre. Ils ont déposé dans la large mangeoire le corps inerte. Comme on retire la peau de l’agneau, ils l’ont déshabillé. Vêtement après vêtement. Son manteau. Puis sa tunique. Ce n’est plus qu’un amas blafard, recroquevillé. Lui qui est pourtant si beau. Ses traits réguliers. Ses cheveux longs et soignés. Pas le moindre défaut sur sa peau, pas la moindre tache. Aussi pur qu’un nouveau-né.
Bientôt, il n’est restera plus rien.
Schlama, au revoir mon frère, murmure l’une des deux ombres en posant sa main sur le front ensanglanté.
Il porte sur la face l’un de ces grands foulards bleus qu’affectionnent les hommes du désert, marchands nabatéens dont on devine que les yeux, piqués par les vents et le sable. L’autre encapuchonné, le visage dissimulé sous sa cloche de tissu, tressaille un instant. Ce n’est pas un remords, non, c’est une émotion qui le submerge.
Si quelqu’un te prend ton manteau, donne-lui encore ta tunique.
Il entend résonner la voix grave et douce de sa victime. Chasser ces images, ces paroles, cette voix… Surtout ne pas perdre de vue le pourquoi de tout cela. A lui ils ont tout pris, mais le lui rendre au centuple, ils en sont convaincus.
Il reprend la lame qui a entaillé le cou, d’une main tremblante. Sa pointe rouge et or luit sous le flambeau que brandit son acolyte. Il connaît les gestes, bien sûr. Mais jamais la bête à sacrifier n’a eu cette apparence-là. Ni cette importance.
Pourquoi faut-il que ce soit justement lui le premier ? Pourquoi l’ont-ils choisi ?

A pleines mains, ils saisissent tous deux l’extrémité de la mangeoire, creusée dans un tronc plein, et l’orientent ainsi que le dicte la coutume : au septentrion la tête, du côté du feu qui bientôt le consumera ; à l’opposé les pieds, vers la terre qui l’avait porté ; à l’orient le dos caressé par le souffle léger qui filtre par l’ouverture de l’étable ; à l’occident le visage tourné vers la mer, vers le couchant.
Alors, comme le prêtre sacrificateur de la Pâque, l’homme à la capuche impose ses mains sur la tête livrée à sa merci. Le visage déjà livide contraste avec le carmin du fluide vital. Une seconde suffira à ses paumes pour établir le contact, libérer l’âme du défunt. L’œil exalté, il considère avec fierté ce modeste et suprême véhicule, cet outil de leur liberté. La seule qui compte vraiment.
Le geste sûr, désormais. Il plonge sa longue sica là il pense trouver le cœur. Voilà, la résistance est faible, ce doit être là. Le couteau s’enfonce sans peine dans la poitrine. Il est temps d’abréger sa souffrance. Ils sont ici pour le tuer, pas pour le torturer.
Un bruit au-dehors fige sa main. Le pas sourd des soldats qui se pressent sur le chemin. Puis le cliquetis de leurs armes. C’est eux, déjà ! Ils seront là dans une minute à peine. Il n’aura pas le temps d’achever le rituel comme il  le voudrait. Il n’élargira pas le sillon ébauché ; il ne séparera pas le torse en deux immenses quartiers de viande. Car il n’est que ça sous sa lame, comme lui, comme nous tous : une vulgaire carne à découper.
Pourquoi reviennent-ils si tôt ? Que s’est-il passé ? L’ombre masquée saisit le poignet du sacrificateur.
– Viens ! Il faut partir ! S’ils te voient…
– S’ils me voient ? Ils finiront bien par le voir, ce visage… l’un aprèsl’autre. Tout le monde !
– Viens ! rétorque l’autre dans un souffle.
Le porteur du couteau se défait un bref instant de son emprise. De sa main libre, il arrache à son cou un pendentif doré. Une forme géométrique, creuse. Il passe l’objet métallique dans la flamme de la torche, juste assez pour le chauffer sans le faire rougir puis, comme s’il s’agissait d’un sceau, ou d’un poinçon, il l’applique sur le front de l’agneau sacrifié.
Sur le visage en sang, le métal brûlant crépite d’une manière étrange, projetant mille flammèches. Un amadou céleste semble y avoir été jeté. Mais très vite il fait son œuvre, boursouflant les chairs, apposant à jamais sa marque. Jetée à terre, la torche fait un grand festin encore de la poussière et de la paille. Un souffle, et le sol s’embrase. Bientôt, c’est un temple de flammes qui devient le théâtre de leur sinistre pantomime.
– Un instant ! rugit l’homme à la capuche, dans le feu qui gronde déjà autour d’eux.
– Quoi encore ?
– Il faut bien orienter la mangeoire.
Il n’est plus temps d’argumenter. Une poutre entamée par le feu s’abat entre eux deux, dans un ronflement strident. Menaçant. La paille qui ne brûlait pas encore s’enflamme aussitôt. L’homme au foulard aide l’autre à faire pivoter la mangeoire de bois. Un peu moins d’un demi-tour. Ils considèrent leur œuvre et échangent un regard satisfait.
Bientôt, tout sera accompli…
Quand la troupe atteint le bâtiment embrasé, hurlant le feu comme la gueule de l’enfer, les deux ombres ont disparu. La grange ne peut plus être approchée, soleil de nuit qui repousse l’intrusion.
A l’intérieur, l’homme supplicié a ouvert les yeux, baignés des larmes de sa douleur. Il n’avait pas envisagé sa mort comme ça. Pas ici. Cette mort cachée, secrète, inutile. La lueur aveuglante autour de lui se confond avec ses souvenirs du désert. Des images d’enfance dansent dans les flammèches. Le sable à perte de vue. Des chameaux. Une chapelle à ciel ouvert, inondée de soleil. Des mots psalmodiés qui bourdonnent dans l’air, gros insectes qui apaisent plus qu’ils n’agacent, jusqu’à une transe où tout se fond.

Il lui reste un souffle à vivre.
Et lui seul connaît l’identité de ceux qui l’ont tué.

Résumé :

An 30 de notre ère, 6 jours avant la Pâque juive.
A Béthanie, dans une ferme proche de Jérusalem, un homme est assassiné selon le rituel du sacrifice de l’agneau pascal. Sur son front, un triangle isocèle. Ce mort, ses frères le reconnaissent comme Jean de Gamala, leur frère aîné disparu depuis 15 ans. L’héritier du trône de David.
Accusé du crime, Jacques le Scribe, secondé par sa nièce Sara, piste le meurtrier. De Qumran à Magdala, d’initiation en surprises, ils vont pourchasser celui qui deviendra le premier tueur en série de l’Histoire alors que les provocations d’un certain Jésus de Nazareth ne cessent d’agacer les autorités juives et romaines.

Avis :

Wow !
Wow ! Wow !

Le Sang du Christ est le fruit de quatre années de travail dixit l’auteur Frédéric Mars qui précise : « J’ai fondé mon hypothèse romanesque, celle qui cherche à combler le vide historique des « années secrètes » de Jésus, sur deux textes essentiels : L’Evangile de Judas et L’énigme de Jésus (Daniel Massé, 1926).

Le Sang du Christ est un thriller historique provoquant. La plume de Frédéric Mars est savante sans être pédante (les citations du chapitre 4 sont toutes extraites de l’Apocalypse de Jean). L’intrigue est palpitante : jusqu’à la dernière seconde j’ai espéré que Jacques le Scribe réussirait à stopper la folie de son frère, Barabbas alias Jean le Baptiste. Certaines scènes décrites m’ont fait penser au film de Mel Gibson, La Passion du Christ.

Qui était réellement Jésus de Nazareth ? Le fils du père, donc Bar Abbas ? Où a-t-il vécu avant d’apparaître soudainement publiquement ? Qu’a-t-il bien pu faire pendant toutes ces années précédant son enseignement ? De qui ce Rabbi détenait-il son savoir ? Et si le Jésus dont parlent tous les catholiques n’était pas celui qu’ils croient ? Autant de questions que Frédéric Mars a réussi à tourner, retourner et contourner au point de créer une œuvre saisissante et iconoclaste. Ambitieux, Frédéric Mars ? Talentueux, sans aucun doute. Quant à son roman, Le Sang du Christ, s’il devenait un livre culte, je n’en serais pas surprise.

Le Sang du Christ, Frédéric Mars, éditions Michel Lafon 418 p. 21,90 €

 

 

 

 

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