Sang pour Sang de Gipsy Paladini

Extrait :

Il jouit au moment même où les phares d’une voiture qui passait dans la rue illuminèrent son visage. Ça le rendit heureux. Il se dit que quant à choisir une manière de mourir, il aimerait bien que ce soit comme ça : en plein orgasme avec une lumière aveuglante qui l’emporterait. Il se retira avec un soupir et s’avachit sur le côté droit du lit poisseux. Les premiers symptômes de sa gueule de bois s’attaquèrent à son crâne mais, à ce moment précis, il ne s’agissait encore que d’un souci insignifiant. Il devait sourire bêtement parce qu’elle se mit à le regarder d’un air méchant :
– Je te fais marrer ? aboya-t-elle.
Elle arracha la moitié du drap en se leva et claqua la porte de la salle de bain derrière elle. Il préféra éluder la question, ragaillardi par cette rêverie au sujet de la mort.
Encore enlisé dans ses pensées chimériques, Al Seriani se grilla une cigarette, tira longuement dessus en plissant les yeux et consulta sa montre. Cinq heures du mat’. Il se leva à son tour pour regarder par la fenêtre.
« C’est beau une ville la nuit », se dit-il. La grisaille des bâtiments décrépis s’atténuait grâce à l’obscurité et le reflet de la lumière diffuse des réverbères. Les quelques arbres qui s’agrippaient désespérément à la ville faisaient vibrer les feuilles au rythme du vent, ce dernier émettant par intermittence un long sifflement, comme une plainte continue. On apercevait des ombres fuyantes qui se découpaient sur les trottoirs, les murs, les voitures ; des silhouettes mystérieuses qui nous auraient peut-être rebutés vues en plein jour.
Al aimait le silence de la nuit. Il aimait ses gens aussi : les petites frappes qui n’hésitaient pas à pointer leur nez, les dealers qui dormaient toute la journée et arpentaient les rues une fois l’obscurité tombée, à la recherche de nouveaux clients. Il aimait les cris surgis de nulle part, les hurlements des chiens, les gamins qui pleuraient, les alcooliques qui refaisaient le monde. Il aimait les putes aussi, les filles de la nuit, qui fréquentaient ces mêmes petites frappes, dealers et autres paumés comme lui.
Penser qu’il était un paumé le fit marrer. Plutôt un homme sans but, quelqu’un qui avait baissé les bras, qui ne cherchait plus un quoi et comment, et qui se laissait voguer au rythme des années sans chercher à se défendre. Un type qui refusait de trop penser et s’efforçait de parer aux mois qui s’abattaient violemment sur lui.
Après un dernier regard à un clochard qui chantait o sole mio en appelant une certaine Mary, qu’il jurait d’aimer toute sa vie si seulement elle voulait bien lui daigner un regard, Al retourna se vautrer sur le lit qui se plaignit en grinçant. Il était d’excellente humeur, ce matin-là. Une brise joviale soufflait paisiblement dans son cœur.
Ça allait être une bonne journée.
Un sourire au bord des lèvres, il se tourna du côté de la salle de bain. La porte était toujours fermée.
– Tu te fais une beauté, lapin ?
Un silence méprisant lui répondit.
– Sheila, ne sois pas comme ça… viens me rejoindre !
Une érection pointait déjà son nez.
– Sheilaaaaaaaaaaaaaa, continua-t-il d’une voix caressante.
Toujours pas de réponse. Il se redressa, impatient.
– Merde, Sheila, qu’est-ce que tu fous ?
La porte s’ouvrit violemment. Sheila, qui s’était rhabillée, le regardait les sourcils froncés.
– T’es défoncé ou quoi ? Qu’est-ce qui te prend de miauler comme ça? On dirait une putain de chat en chaleur.
Al sentit les os de sa mâchoire craquer lorsqu’il grimaça.
– Voilà où mène la gentillesse, marmonna-t-il en se redressant.
Sheila rejeta la tête en arrière pour s’étouffer dans un rire forcé.
– Gentil… toi, Al ?… Même si tu voulais être gentil, tu pourrais pas. c’est pas dans ta nature. Toi, t’es pourri de l’intérieur, t’es…
Le sifflement du poing qui lui passa à quelques millimètres du visage l’interrompit subitement. Son deuxième réflexe ne fut pas assez rapide. Elle se sentit sauvagement tirée à l’arrière par les cheveux. Elle gémit lorsqu’elle atterrit sur le lit et se mit aussitôt à brailler.
– Arrête ! siffla-t-il entre ses dents. Arrête !
Elle n’en fit rien. Bien au contraire. De toutes ses forces, elle battit des pieds et des mains en le bombardant d’obscénités. Les voisins, certainement réveillés depuis un bout de temps tapèrent rageusement sur les murs minces comme des décors de théâtre.
– On aimerait bien dormir ! s’écrièrent-ils.
– Vous vous croyez au Ritz ou quoi ? Ici, c’est un hôtel de putes! On y vient pour baiser !
– Connard, cracha-t-elle, le visage défiguré par la haine.
Al s’apprêtait à la faire taire pour de bon quand le téléphone sonna. Les sourcils froncés, il observa celui-ci comme s’il le voyait pour la première fois.
– Ben, réponds… y va pas te mordre !
– J’ai pas été assez clair ? l’agressa-t-il d’un air menaçant.
Elle se renfrogna.
Du bout des doigts, il souleva le combiné pour le porter à son oreille. Il ne se présenta pas.
– Allô ? émit une voix surprise de ne trouver personne à l’autre bout.
– Allô ? reprit la voix avec un brin d’impatience. Al, merde, c’est moi…
David Goldberg, le petit nouveau. Il ne lui lâchait pas les baskets, celui-là. C’est détective privé qu’il aurait dû être ; peu importe dans quel hôtel paumé il créchait, David parvenait toujours à le pister.

Résumé :

Al Seriani, flic qui aime boire de l’alcool autant qu’il aime baiser des putes, se prend d’amitié pour le jeune Dave Goldberg, son nouveau coéquipier. Or, si Dave, fraîchement émoulu de l’Académie de police croit encore dur comme fer à la loi et aux règlements, Al a déjà basculé de l’autre côté. Ou presque. La traque qu’ils vont mener pour retrouver des tueurs sadiques qui sèment le sang dans tout New York va bouleverser leurs vies à jamais.

Avis :

Sang pour Sang est le premier roman de Gipsy Paladini. Etonnante plume que celle de cette jeune femme originaire de l’est de la France !
Si le lecteur fait abstraction de quelques petites maladresses du débutant, – et il le fera sans aucun doute -, il se laissera entraîné par le rythme de l’écriture.
Des dialogues percutants, un héros salaud comme on les aime, un cynisme noir, une intrigue qui tient la route.
Toutefois, j’aurais aimé qu’elle soit un peu plus alambiquée. Je deviens tout de suite très exigeante quand je renifle le talent. Et du talent, Gipsy Paladini n’en manque pas.

Gipsy Paladini, un auteur couillu. Retenez bien le nom de la belle, elle devrait aller loin ! Et notez une chose : si vous aimez les fins heureuses, Sang pour Sang n’est pas pour vous.

Sang pour Sang, Gipsy Paladini, éditions Transit 18 €

 

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