Surhumain de Thierry Brun

Biographie :

Thierry Brun vit en région parisienne. Dans ses polars, il aime contester la normalité et déranger les consciences. Il a déjà publié deux romans : L’ombre d’une chance (chez Bouquinstinct 2005) et Attache ton gilet pare-balles, ma puce (chez Nykta 2008). PLON a décidé que Thierry Brun ferait partie de sa toute jeune collection Nuit Blanche. Et c’est tant mieux.

Extraits :

Asano.
Journal. Futures cendres.
« Je viens d’âges maudits, de serments oubliés, de charniers, de croyances éclairées par les bûchers. Je suis pressé. Je m’accomplirai quand je ne me contenterai plus de laisser ma vie se détruire, chaque seconde qui passe.
Ma volonté est sans faille et de jour en jour plus impatiente. Je pourrais renoncer. Certainement pas pour le groupe, troupeau bêlant, mais pour moi.
Ma quête m’épuise. Me dévore. J’aime l’image de la dévoration. De ces vies, qui se cachaient derrière le paravent hum, bourbier animal millénaire. Je leur ai permis de s’affranchir. Leur condition était dépourvue de grandeur.
Moi, le dévoreur, j’ai accédé. Accédé. Marche par marche. Ma trajectoire impose la solitude. Je me dois de n’épargner personne, et, en premier lieu, moi-même. Je ne désire ni le repos ni le bonheur. La joie m’est étrangère. Pour avancer dans ce trajet, j’ai fait le choix du détachement, de l’ascèse, d’éradiquer les plaisirs futiles qui font tourner en boucle les êtres communs.
Tendre vers l’Ekstasis. J’ai lu à ce sujet. Je sais que je parle de déification. »

[…]

Béatrice chiffonna le paquet de cigarettes, glissa la dernière entre ses lèvres.
Sa main tremblait. La décoction de rachacha faisait son effet. Si elle voulait vivre encore quelques années, elle devrait arrêter de fumer cette merde. Sale habitude prise avec son tout premier amant. Elle se planta devant la fenêtre. Les yeux dans les yeux avec son reflet. Le regard fiché droit devant. Froidement. Un arrêt. Visage fatigué, fragilisé à force de tensions, d’espoirs perdus, d’inquiétudes.
La jeune femme revit la face rougeaude de son boss, le commissaire divisionnaire Sertier, sa suffisance ennuyée, son agressivité, sa panse rebondie sous son costume. Digne représentant de cette grande institution qu’est la police criminelle.
«  Les ordres viennent de très haut. »
Oui. De très haut. Là où l’air se mérite, se raréfie à mesure qu’on grimpe les étages.
«  J’ai proposé votre nom. Je sais, je sais, je ne vous ai pas demandé votre avis. Si on devait écouter tout le monde, on n’avancerait pas. Bon, je ne vous cache pas que votre candidature ne fait pas l’unanimité. J’ai dû batailler. »
Il avait exposé les faits en la fixant, avec cette lueur dans les yeux qui la défiait de se rebeller :
«  Mettre fin au règne d’Alfred Gruz avant qu’il ne s’évanouisse dans la nature. Pour cela, dresser la liste des prétendants à la reprise de ses affaires, les laisser se découvrir. La rumeur veut que monsieur le Caïd s’apprête à bazarder ses réseaux de cames, ses putes et ses trafics. On n’a jamais eu assez de preuves tangibles contre lui. Il nous a toujours filé entre les doigts. Cette fois, ses appuis politiques ne lui seront d’aucun secours. On va préparer un coup de filet sans précédent. C’est une opération d’envergure nationale. Toutes les polices sont sur le pied de guerre. On ne veut pas d’un second empire, si j’ose dire ! »
Béatrice avait ricané, « récupérer les archives du vieux caïd avant les autres » eût été une meilleure explication de sa mission. Le gros lourdaud avait pris la peine de la mettre en garde :
«  Nos indics pataugent. Vous serez seule. En taupe. Il n’y aura pas de dossier, pas de note, pas de procès-verbal. Juste un topo par mis, dans un lieu public pour nos réunions. On travaillera en direct. On devra impérativement rester en contact. Pas d’exception. Vous devrez improviser, si nécessaire, et gérer les merdes, même graves. Sauf si vous êtes grillée. Dans ce cas seulement vous rentrerez au bercail. Ce sera très dangereux, Béatrice, je ne vous le cache pas… Vous pouvez refuser… »
Ils n’avaient rien trouvé de mieux que de l’envoyer à l’abattoir. Infiltrer le gang. En douceur. Les intouchables, industriels et financiers du Tout-Nancy redoutaient les conséquences d’un départ du vieux caïd. Des noms circulaient déjà dans les couloirs du palais de justice. Les rumeurs enflaient. Elles n’épargnaient personne.
« Une couverture en béton. On l’a préparée sérieusement. Aux petits oignons. Désolé pour votre réputation, mais faut ce qu’il faut. Carrière atypique, à la dérive… Gruz vous contactera certainement d’ici peu. Votre profil correspond à ses habitudes et surtout à ses besoins actuels. C’est un homme d’action. Les temps changent. Son équipe n’est pas taillée pour le futur chantier que le vieux met en place. Vous êtes diplômée, des compétences financières validées par la Faculté. On fait déjà courir le bruit que vous êtes border line… »
« Vous pouvez refuser… »
Tu parles !

Résumé :

A 70 ans, Alfred Gruz, chef de la pègre de Nancy, souhaite passer la main. Ce qui ne va pas sans déchaîner les envies d’ascension de certains. Sertier demande à Rapaic de s’infiltrer dans l’équipe de Gruz. Dans cette ambiance de guerre des gangs, surgit Asano, tueur implacable, expert en maniement du sabre. On le dit surhumain.

Avis :

Bien que Surhumain soit le troisième roman de Thierry Brun, c’est le premier que je lis de cet auteur. Extase. Cela vous paraît beaucoup trop fort ? Si vous avez le cran de descendre au milieu des noirceurs humaines, lisez, vous m’en parlerez ensuite.

Ecriture au scalpel. Brun ne s’embarrasse pas de fioritures. C’est du direct dans les tripes. J’ai beau encore chercher mais non : tous les personnages de ce polar plus noir que noir sont barges. Et pourtant, tous sont attachants. Bien sûr, j’ai mes préférés : Rapaic et Asano. La faute à ce jeu de séduction qui va s’installer entre eux ? Peut-être. A cette question qui, pour moi, reste sans réponse aussi : qui est la proie de l’autre ?

Surhumain, c’est très noir, très rouge et très blanc. Attention, le lire, c’est devenir addict.
Bien. Il est temps de réclamer : monsieur Brun, si vous pouviez me raconter la suite des aventures d’Asano. Tant qu’à faire…

Surhumain, Thierry Brun, éditions PLON 18,50 €

 

 

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