Le credo de la violence de Boston Teran

Extrait :

Il était né à Scabtown le jour où Lincoln avait été assassiné dans le théâtre de Ford. Scabtown était un nid parasitaire de flambe, de maisons de passe et de lupanars, sur l’autre rive du fleuve, en face de Fort McKavett, Texas.
Il avait grandi dans un bordel derrière le saloon n°6. Sa mère était une putain, son père un des anonymes qui fréquentaient son lit. Le garçon avait neuf ans quand elle avait été tuée pour son fric d’un coup de couteau.
Il alla vivre dans une cahute de planches qu’il avait assemblées de bric et de broc sous des arbres près de la berge. Il transportait des eaux grasses et de la bière pour gagner sa vie ; aucune besogne n’était trop vile ni trop ardue. Quand la peste survint, il toucha des gages en aidant un major de l’armée à soigner les malades et les mourants.
Il ne craignait pas la mort. Sa puanteur entêtante ne signifiait rien pour lui. Il ressemblait beaucoup au décor où il avait vu le jour : une vision hostile et cramée. Et à ces ruelles étroites que sont les âmes, les âmes d’hommes qu’il avait beaucoup observés et dont il avait beaucoup appris.
Il dormait seul, recroquevillé dans cette minuscule cabane avec une couverture mitée pour tout vêtement. Ses rêves étaient tortueux et fréquemment tristes ; son enfance piégée par la réalité. Il passait la plupart de ses nuits à regarder brûler les lampes à pétrole derrière les vitres de ce hameau puant, tout en prêtant l’oreille aux récits qu’on y racontait.
Le garçon haïssait son nom. Il ne l’avait plus jamais prononcé après la mort de sa mère. Un boxeur professionnel était venu à Fort McKavett. Son visage était martelé, ses joues tuméfiées et entaillées. Il n’était pas particulièrement costaud, mais il avait d’énormes poings balafrés et le dos massif. Il s’était battu sur la place d’armes avec un homme beaucoup plus lourd que lui, sous un soleil coruscant. Le garçon avait regardé les deux combattants se traquer mutuellement, une reprise après l’autre, dans la poussière privée d’ombre. Ce n’était que sang et épuisement. Mais le plus petit refusait obstinément de se coucher et il advint que le garçon se reconnut dans cette silhouette noueuse ; et quand l’autre finit par succomber et tomba à genoux sur la terre trempée de sang, le garçon éprouva une sensation de puissance dont il n’aurait jamais soupçonné l’existence. Le boxeur s’appelait Rawbone – l’Efflanqué – et, dès le lendemain, il adopta ce nom.
Il tua son premier homme peu après. Un ivrogne s’était aventuré jusqu’à la berge obscure du fleuve après une passe avec une putain et s’était égaré. Il le poignarda comme sa mère avait été poignardée puis il lui prit son argent. Les pièces étaient souillées de sang et il les lava dans le fleuve jusqu’à ce qu’elles brillent à nouveau.

Résumé :

Fils d’une pute et d’un client de passage, Rawbone est un criminel sans foi ni loi, en apparence. En 1910, alors que les prémices de la révolution mexicaine font trembler la frontière du Texas, il s’empare d’un camion chargé d’armes. Il souhaite le vendre au plus offrant. Arrêté par les Américains, Rawbone accepte d’acheminer ce camion jusqu’aux puits de pétroles mexicains contre son immunité. Il devra voyager sous la garde d’un agent du Bureau Of Investigation (ancêtre du FBI). Or, cet agent n’est autre que son fils qu’il a abandonné. Rawbone ne l’a pas reconnu mais Lourdes, si.

Avis :

Après six romans écrits, on ne connaît toujours pas le visage de Boston Teran. On sait juste qu’il est né dans le Bronx de parents d’origine italienne et qu’il vit désormais au Mexique. Mais qu’importe qui se cache derrière ce pseudonyme quand les mots claquent vrais ?
Nourri d’une violence teintée d’images poétiques, Boston Teran dépeint l’impérialisme économique américain sans concessions. Encore une fois, il reprend ses thèmes favoris : la filiation et l’identité, la rédemption et l’intervention américaine en territoire étranger.
Le credo de la violence est un western épique avec son lot d’attaques de bandes armées, de trahisons et de corruptions où se joue un duel impitoyable entre deux hommes, un père et son fils. En toile de fond, le Mexique et son histoire qui est, quelque part, notre histoire surtout lorsqu’il s’agit de dominer l’autre. Car, comme le dit Boston Teran : « Les Etats-Unis sont le monde. Les sociétés américaines contrôlent presque toute la richesse générée par le pétrole et les mines du Mexique. »

Le credo de la violence, Boston Teran, éditions Du Masque 250 p. 19 €

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