Le vestiaire de la reine morte de Serge Brussolo

Extrait :

Mamm-gozh Yoëlle le racontait souvent : trois jours avant l’assassinat du capitaine, son mari, les présages s’étaient multipliés ; des signes, qu’avec une obstination typiquement masculine, il avait refusé de prendre en compte, tel l’arrogant Jules César se gaussant des ides de Mars.
La chose avait eu lieu trois jours après qu’on eut proclamé l’armistice, Yoëlle de Bregannog s’en souviendrait jusqu’à sa mort.
D’abord il y avait eu cette bête à l’agonie, au pelage imbibé de sang, qui avait jailli de la forêt, traversé le jardin pour s’engouffrer dans la salle commune et venir mourir devant l’âtre, aux pieds du capitaine.
« Un renard, expliquait Yoëlle, à moitié égorgé, la fourrure si mouillée de son propre sang qu’on l’aurait cru tombé dans un seau de peinture rouge. »
Quand elle énumérait la liste des « signes », le visage de Grand-mère évoquait celui d’une prêtresse antique. Son nez se pinçait, son regard semblait voir au travers des murs, sa peau pâlissait jusqu’à laisser paraître des réseaux de veines bleuâtres sur les tempes et le front.
Marion, qui avait douze ans, l’imaginait en Pythie de Delphes, la bouche remplie de feuilles de laurier qu’elle aurait mâchées avec cette lenteur mécanique propre aux vaches laitières. Depuis son entrée en 6e, Marion était folle de mythologie grecque. Les dieux jaloux, vindicatifs, sournois, tellement humains… Les prodiges, les cyclopes… surtout les cyclopes avec leur œil unique ! Sur un cahier, elle dressait laborieusement la carte des séjours infernaux. Le Styx, le Tartare, l’Archéron… tout ça. Elle occupait ses jeudis, à rédiger un annuaire des divinités de l’Olympe, avec leurs caractéristiques, métiers, attributs, défauts. Elle découpait ensuite dans Cinémonde les photos des acteurs qui lui semblaient convenir à chaque personnage. Ainsi, Pierre Brasseur s’était vu attribuer le rôle de Zeus. La scandaleuse Martine Carole, auréolée de la gloire de Caroline chérie, était devenue Aphrodite, la déesse de l’amour. Pour les autres, c’était plus compliqué. Eddie Constantine, le fameux Lemmy Caution avec son sourire ironique et son regard insolent, aurait pu personnaliser Hermès, mais elle éprouvait quelques scrupules à donner le rôle du dieu des voyeurs à un agent du FBI. Pour Apollon, elle avait choisi Jean-Claude Pascal, le crooner français à qui la chanson Nous, les amoureux avait valu le Grand Prix de l’Eurovision… Bref, c’était beaucoup de responsabilité, et il arrivait que la fillette, se ravisant, décollât les photos pour les remplacer par d’autres, ce qui mettait Marie-Claude, sa mère, en rage quand, voulant lire Cinémonde, elle découvrait une dentelle de papier aux trous surabondants.

Résumé :

Chaque été, Marion passe ses vacances chez sa grand-mère dans un petit village de Bretagne  pendant que sa mère, célèbre écrivain pour enfants, part faire la fête dans le sud de la France. Elle y retrouve son ami Sacha avec qui elle joue à faire semblant. Pourtant cette fois, tout est différent. Marion a 12 ans et trouve que Sacha est encore un petit garçon. Tous les deux vont une nouvelle fois jouer aux enquêteurs imitant leurs héros livresques. Un jeu de trop qui va tourner au cauchemar.

Avis :

Le vestiaire de la reine morte commence comme un roman pour enfants et les lecteurs impatients pourraient avoir envie de refermer le livre avant de l’avoir terminé. Erreur ! Ce roman est très loin d’être un nouveau volet du Club des cinq ou du Clan des sept. Pour celles et ceux qui n’ont lu aucun livre de ces séries pour la jeunesse, apprenez que l’auteure était la fameuse Enyd Blyton, la « mère » de Oui-Oui.
Bregannog, l’étrange village que nous décrit Serge Brussolo, est vu au travers du regard d’une adolescente de père inconnu et de mère absente. Curieuse, Marion va découvrir des secrets gardés par tout un village, ce qui va provoquer des déchaînements de violences qu’elle n’aurait jamais imaginés.
Certains pourraient reprocher à Brussolo d’avoir dépeint des scènes fantastiques qui frôlent le ridicule tellement les ficelles paraissent grosses. A ces détracteurs, je répondrais qu’ils ne devraient pas oublier que toute l’histoire est racontée par une gamine de 12 ans à l’imagination très fertile et que ce qui leur semble « énorme » met aussi l’accent sur la crédulité de ces villageois prisonniers de coutumes ancestrales. Encore une fois, Brussolo a su rendre une analyse subtile de ses personnages et de leurs relations. Bravo à lui !
Le vestiaire de la reine morte mérite bien d’être rangé dans le rayon des thrillers de chez Plon et Serge Brussolo peut garder son surnom de « Stephen King français ».

Le vestiaire de la reine morte, Serge Brussolo, éditions PLON 256 pages 19 €

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