L’effet Larsen de Delphine Bertholon

Après Cabine commune et Twist, la talentueuse Delphine Bertholon est de retour.

Extrait :

Alors la gosse ? Encore occupée à rater ta vie ?
Le Vieux a dit cela et poursuivi sa route. On ne savait pas très bien qui du chien ou du maître tirait l’autre tellement ils se ressemblaient, bavant tous les deux, des poils dans les oreilles, gris sombre, le même bandana en guise de collier et la patte folle, pareille. Ce vieux, je le détestais. Je l’avais en horreur. Si j’avais pu, osé, j’y aurais collé des fléchettes, à ce vieux. Un jour, oui, tiens ! je me disais. Un jour, sûr, je n’en pourrais plus de l’entendre, sa foutue blague, « encore occupée à rater ta vie, la gosse ? », je n’en pourrais plus et je fabriquerais un lance-pierres, une fronde, un truc de môme sauf que ça ferait mal, ça ferait du dégât sur ce visage de pomme pourrie, sur cette bouche trop grosse qui, chaque fois, m’obligeait à penser « Saucisses », et cette écume aux lèvres, blanche, qui faisait des petits cristaux aux coins de sa bouche comme celle d’une bête atteinte par la rage.
Je l’ai suivi du regard, longtemps, jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’angle de la rue, d’abord lui, puis la main calleuse, la laisse noire, et enfin le chien qui, de là, semblait un morceau de vieille moquette beigeasse découpé à même le sol d’un hôtel abandonné. En haut, ma mère m’appelait par la fenêtre, mais j’ai fait semblant de n’avoir pas entendu. Marre, aussi. Marre de la souffrance des autres, de la vieillesse des autres.
Marre.

Assise en bas de l’immeuble, j’étais donc occupée à rater ma vie. En l’espèce, j’hésitais entre rose/ Lisboa, violet/ Glasgow, bordeaux/ Las Vegas et rouge/ Madrid, tous les petits flacons de vernis répandus dans les graviers de la cour comme autant de tours du monde, aussi toc que les paysages dans les boules à neige mais qu’importe, c’était joli, ça faisait rêver, et on ne rêvait pas souvent dans ma rue. Dans ma rue, il y avait juste du bruit. Des sirènes, des voitures, des sirènes, des voitures, des sirènes, des voitures. Tout le temps.
Et puis Macao, là, sur un bout d’herbe sèche.
Le contraste était saisissant, le vermillon cassé de rose sur le jaune brûlé presque fluorescent. Alors, je me décidai : mes ongles iraient en Asie, ils se laqueraient d’un climat subtropical humide, mes mains deviendraient jonques, paumes ouvertes sur l’estuaire de la rivière des Perles ; et je me mis au travail, en commençant par l’auriculaire gauche selon mon habitude, encore aujourd’hui. A l’époque, je choisissais la couleur sur le monde du coup de tête, je voulais qu’une sorte d’instinct me pousse vers telle ou telle teinte, une spontanéité. Je pensais aux héros des films romantiques, ces gens dans des aéroports qui décident à pile ou face de leur destination, ces filles en robes de bal qui entrent en larmes dans des taxis et disent simplement « roulez », ces couples d’amoureux qui prennent le premier train sans savoir où il va – qu’importe le wagon, pourvu qu’on ait l’ivresse.
– Nola !
– Je sèche, m’man !
– Quoi ?
– MES ONGLES ! Je sèche !

Résumé :
Cet été-là, Nola a 18 ans. Elle aurait dû être à la plage, en Grèce, avec ces deux amies, Marie et Johanna. C’était programmé depuis leurs quatorze ans.
En août 1998, il fait trente-sept degrés, les Bleus sont champions du monde et Nola sert des cafés. Son père vient de perdre son père.

Avis :

Troisième roman de Delphine Bertholon, L’effet Larsen entraîne le lecteur dans une histoire gigogne : l’année de ses trente ans, Nola affronte enfin son passé.
Chez cette auteure pas de pathos. Quand elle choisit de parler de la mort, Delphine Bertholon décrit la colère d’une jeune fille de 18 ans, la culpabilité des survivants mais aussi les histoires d’amour et les secrets de famille, les corps qui suintent sous la chaleur accablante, la tronche des voisins et la gueule des maisons. Bref, la vie.
Tout est réussi dans ce livre : le scénario, la psychologie des personnages et bien sûr, le rythme et le son de la plume. Quand un écrivain se double d’un artiste, lire devient un pur bonheur. Bravo !

L’effet Larsen, Delphine Bertholon, éditions JC Lattès 18 €

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