Mister Grantt

copyright Daniel Nguyen

- Tu aimes ?
- Ça sent le tabac froid…
- Oui… Pourtant, j’ai laissé la fenêtre ouverte.
Elle a posé sa valise près du canapé en cuir rouge après avoir traversé le long couloir et ce grand salon. Aux murs, des tableaux et des photos la regardent.
Scribe photographie les lieux à 360°. Devant, des tapis, une table basse, des coussins colorés posés à même le sol. Derrière, une bibliothèque, un canapé, une médiathèque. Des lampes un peu partout, deux ordinateurs, quelques sculptures. Et un coin studio. Tout près, la fenêtre surplombe la rue d’au moins six mètres. En face, l’autre donne sur une cour intérieure aux pavés usés et aux arbustes taillés. La jeune femme n’a pas encore découvert la chambre de Bô, ni la petite cuisine, ni la salle de bains.
- Oui. C’est… J’aime cet espace avec peu de meubles… J’aime, Bô. Beaucoup.
ls allument une cigarette. Elle fume un peu trop quand il est avec elle. Plusieurs mois les séparent de leur dernière rencontre. Aujourd’hui, Bô a attaché ses cheveux longs. A moins qu’elle ne se le rappelle plus mais il lui semble que c’est la première fois qu’il la rejoint avec cette coiffure. Son envie de le toucher revient. D’abord le décoiffer. Pulsations érotiques. Pourtant, elle n’esquisse aucun geste. Elle l’écoute. Elle le regarde bouger, chez lui. Cela aussi, c’est une première.
« Tu me manques. Et ce n’est pas sexuel. » Alors Scribe a souri. Et elle est venue, pour tout un week-end.

Bô aussi lui sourit. Ils sont assis en tailleur, l’un à côté de l’autre. Il tape sur son clavier à elle et peste contre ses touches. Elle rit. Sa jambe se rapproche de la sienne, tout contre. Bô poursuit ses frappes, sans la repousser ni s’écarter. Il allume une énième cigarette tout en lui posant des questions auxquelles elle répond sans hésiter. Ou presque. Dans sa tête, un scénario sensuel se dessine. Doucement. Elle adore ses mains. Oui, elle les adore. Tout comme elle aime la douceur de sa peau et la pointe de ses tétons si sensible. Mais chut !
- Où veux-tu aller manger ?
- … Ici.
- Viens, on va sortir de quoi remplir le frigo. Champagne et grec, ça te va ?
Comme lors de leur première fois.

Pendant le repas, ils vont parler et boire. Manger et boire. Fumer aussi. Leurs corps s’appelleront autant que leurs yeux. Scribe posera souvent sa main sur la cuisse de Bô.
Si tu me touches… Je sais… Tu sais… Parce que 44h… Parce que déjà goûté … Parce que c’était mieux que bon… Si tu me touches…
Tout à coup, Bô se lève et s’approche des rangées de CDs.
- Là, tu as des films d’horreur. Là, des films érotiques. Ou porno. Des asiatiques… Lequel veux-tu regarder ?
Scribe est assise encore sur les coussins. Elle l’écoute lui raconter les résumés des films, lui parler de réalisateurs qui lui sont parfois de parfaits inconnus. Elle finit par éteindre sa cigarette et s’approcher des étagères en plaisantant. Bô possède beaucoup de films qu’elle a déjà vus. Mais celui-là lui tape dans l’œil.
- La vraie histoire d’Abe Sada de Noburu Tanaka. Joli choix. Tu connais ? Tourné bien avant L’empire des sens…
- Oui ? Et Bondage ?
- Tourné après… C’est différent. Plus difficile…
- Si je m’en fie au résumé, j’ai l’impression de lire la même histoire que L’empire des sens…
- L’un comme l’autre racontent le même fait divers… Sinon, tu as…
- Je choisis Bondage.
- Sûr ?
- Viens…

Les images sont projetées sur le plafond. Scribe et Bô sont allongés sur son lit. Sages. Ils fument, encore. Surtout lui. Le film est lent, les images et la lumière très belles. Voir cette femme s’abandonner entièrement à cet homme excite les sens de Scribe. Si Bô lui présentait des cordes, elle n’hésiterait pas une seconde. Taé s’enfonce dans la neige, pieds nus. Les assistants de son mari la prennent en photo. Il la pend par les poignets à un arbre, entièrement nue ou Taé entre dans l’eau glacée de l’étang. Comment Tanaka a-t-il réussi à capter ces instants sadomasochistes ? Est-ce que Junko attachée pisse pour de vrai alors que celui qui joue le rôle de son mari la maintient dans la position idéale ? Scribe est fascinée par la relation de ce couple, par l’ambiance si évanescente et si réelle, par ce rythme si lent. Les dialogues sont quasiment absents. Soudain, la main de Bô se pose sur sa cuisse. Aussitôt, son corps se souvient. Fusion. La jeune femme tend la main vers celle de son amant, leurs doigts s’enlacent, se cherchent, se touchent. Taé devient folle. Leurs mains courent sur leurs vêtements. La mère accuse le mari. Le mari assène la vérité à la mère. Taé rit, elle est amoureuse. Le mari aime et torture puisqu’elle demande. Les doigts de Scribe détachent la ceinture du jean de son amant. Ceux de Bô dégrafent son soutien-gorge. Taé meurt. Scribe mouille. Le mari pleure. Bô l’embrasse. La musique du générique tourne en boucle. Scribe et Bô enchaînent leurs gestes. Leurs corps roulent et s’enroulent, leurs bouches aspirent leurs soupirs, leurs sexes ont tellement à se dire. Tu es vivant. Tu es vivant. Tu es vivant. Tu jouis et j’aime.
- Il reste du Champagne, tu en veux ?
- Oui. Et de l’eau aussi, j’ai soif.
Bô se lève et disparaît. Scribe allume une nouvelle cigarette. La musique est toujours là, entêtante. Bô réapparait, avec une bouteille de Champagne remplie d’eau. La nuit les prendra enlacés comme si le seul fait de ne plus se toucher allait les faire disparaître.
Au petit matin, ils feront à nouveau l’amour. Rapidement.
- J’aime quand tu es trempée… J’aime t’enculer.
- … J’aime quand tu m’encules.

Plus tard, Bô l’abandonne dans l’appartement pendant de longues heures après avoir embrassé ses lèvres. Scribe va travailler, assise au sol, derrière son clavier. Parfois, elle pense à boire ou à fumer. Elle grignote aussi. Ira faire pipi, prendra une douche. Matera l’intérieur des appartements voisins. Mais sans lui, elle ne pénétra pas dans la chambre.
Quand elle entend la clé tourner dans la serrure, la jeune femme se rend compte qu’elle attendait son retour avec impatience.
- Tu es sortie ?
- Non…
- Tu aurais dû. Le soleil était chaud.
- J’ai bossé.
- Je vois.
Elle sourit. Elle est bien. Il parle. Elle l’écoute. Ils vont sortir dîner dans un de leurs restaurants favoris. Comment font-ils pour avoir autant d’endroits à eux ? Comme ils font pour évoquer ceux qu’ils aiment. C’est comme cela, c’est tout.
- Tu reconnais ?
- Pas vraiment, non.
Bô rit, moqueur. Ils sont tout près de chez lui, pourtant. Oui, c’est vrai, à bien y regarder, Scribe reconnaît ce coin de rue, cette vitrine.
- Il n’y avait pas un fleuriste ici, avant ?
- Si…
Mais s’il ne l’avait pas arrêtée en riant, Scribe aurait dépassé la porte de son appartement. Quoi ? Elle rit aux éclats. Elle l’écoutait, tout simplement.
Leurs pas résonnent dans la cour intérieure et dans les escaliers. Ils montent, montent, montent. De marche en marche les matières changent. Pierre. Bois. Elle a le souvenir d’une photo représentant ces escaliers. A vrai dire, pratiquement chaque foulée lui ramène un instantané.
Ils entrent et se déchaussent. Demain, Scribe devra partir. Mais avant, elle veut voir La véritable histoire d’Abe Sada.
A ses côtés, Bô a fini par s’endormir. Il est nu. Pas elle. Pas entièrement tout du moins. Ce film est beaucoup plus beau que celui d’Oshima. Scribe se laisse imprégner de l’ambiance. Elle comprend le geste d’Abe Sada. Ne pas supporter de partager l’homme qu’on aime. Célébrer l’amour au-delà de la mort et en jouir.
- Bô… Bô… Je ne trouve pas sur quel bouton appuyer pour arrêter le vidéoprojecteur !
- …
- Bô…
Il se lève et la rejoint. Elle sort de la chambre puis le rejoint sous la couette.
- Viens…
Son corps est si chaud. Sa peau si douce.
- Tu as aimé ? J’aime regarder ce film.
- Oui, j’ai vu. Tu t’es endormi.
- Maintenant, je suis bien réveillé.
- Je sens, oui.
- J’ai envie de ta bouche…
- Ah oui ?
- Hmmmm. Oui… Ta bouche… Oui…
- Bô Pacha…
Elle le regarde, son visage tourné dans l’oreiller, ses yeux fermés, ses cheveux épars et noirs. Ses mains voyagent sur son corps qu’elle connaît si bien. Scribe a envie de prendre son temps. Là. Et puis là aussi. Bô gémit. Sa bouche descend encore puis remonte. Ses doigts pincent la pointe de ses tétons. Elle adore l’entendre feuler de plaisir.
- Touche là, juste là.
- Hmmmm. Bô Apache est toujours aussi gourmand. Tu pensais que j’avais oublié ?
Scribe lui prodigue des caresses pendant de très longues minutes avant de choisir de s’empaler sur lui. Elle ferme les yeux, se concentre, enserre sa queue avec son vagin, respire profondément. Elle rouvre les yeux. Encore. Encore. Pacha… Il la regarde, lui sourit, la laisse faire longtemps. Puis, Scribe se couche à ses côtés. A lui de jouer.
Lui aussi connaît tous ses points sensibles. Lui aussi sait mener la danse. Il pince, mord, lèche, suce, glisse ses doigts juste là.
- Tu es plus que trempée. J’aime.
Scribe s’abandonne à ses caresses. Entièrement. Devenue un instrument de musique érotique, elle feule selon son bon-vouloir. La douleur se mêle au plaisir intense. Bô l’emmène jusqu’au bord de l’évanouissement.  

Ils avaient juste besoin de se sentir vivants, de se faire du bien en toute confiance, de prendre soin de l’autre, loin de leurs soucis et de leurs angoisses. Ils étaient pleinement là, naturels et beaux. Simples aussi. Une parenthèse de bonheur.

 

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Cali Rise

One Response to “Mister Grantt”

  1. Bonjour,

    J’aime vous lire. J’aime le mystère des confessions de Scribe. Quelques touches d’un pinceau encrier léger et coloré et vous peignez la toile d’une atmosphère, d’un contact, d’une intimité vivante et délicate.

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