Fin de série de Christian Rauth

Comédien, Christian Rauth est également auteur dramatique, scénariste et nouvelliste. Fin de série est son deuxième roman.

Extrait :

1944 – Galicie occidentale

J’ai huit ans. Je rentre de l’école. Une brise glaciale me fouette le visage.
Yakima ! Yakim ! hurle madame Kostomorov en courant vers moi, vêtue de son tablier à fleurs et chaussée de bottes en caoutchouc.
Madame Kostomorov, c’est ma « Mamuzia » depuis que maman est partie loin, si loin. Elle est ukrainienne, c’est pour ça qu’elle a un drôle d’accent. Elle a fui son pays parce que le Patit père des peuples a fait crever de faim son mari.
Je m’appelle Pietr, pourquoi m’appelle-t-elle Yakim ? Pourquoi m’adresse-t-elle de grands signes come pour me supplier de faire demi-tour ? Qu’ai-je fait de mal ? Je suis un bon élève, je connais l’Evangile par cœur.
Mamuzia, je l’ai vue pour la première fois, je venais d’avoir quatre ans. La scène me revient alors que j’avance vers notre maison d’un étage, aux murs teintés d’une couleur vert pâle.
Yakim, je te présente madame Kostomorov, m’a dit papa. Nous partons maman et moi… Pour un long voyage.
Maman pleurait. Ça m’a surpris qu’elle l’accompagne, elle restait toujours avec moi quand papa s’en allait pour ses affaires. Malgré son chagrin elle a esquissé un sourire.
Sois sage, Yakim. Ecoute toujours ce que te dit madame Kostomorov.
Je m’appelle Eva, a dit la grosse dame aux cheveux blond blanc en me caressant la tête.
Yakim, à partir d’aujourd’hui, tu t’appelles Pietr Kostomorov. Tu as compris ? m’a dit papa ?
Pietr ?
Efface Yakima de ta mémoire, je t’en supplie, a sangloté maman.
S’il est prononcé, il y a grand danger, mon fils, a ajouté mon père.
Oui, papa.
C’est bien, Pietr.
Shalom, a dit maman. Je t’aime Pietr.
Elle répétait Pietr comme pour l’enfoncer dans ma petite tête de juif polonais.
Poky, a dit la grosse dame en ukrainien.
C’est une langue que je connais bien. Tout le monde en Galicie parle polonais et ukrainien. Maman a serré doucement madame Kostomorov dans ses bras et lui a murmuré « bądź zdrów », ce qui veut dire merci. Elle pleurait de plus belle et papa l’a entraînée vers la rue.
C’est la dernière image que je garde de Morgane et Sarah, mes parents.
Aujourd’hui, Mamuzia est au bout de la rue. Elle me fait des signes que je ne comprends pas. J’avance, inconscients du danger. Deux soldats allemands sortent de la maison. Ils se postent derrière elle mais elle ne les voit pas. Un des soldats lève son arme dans sa direction et tire. Mamuzia s’écroule en me tendant les bras. Plus tard, mon ami Simon Russack, dira que c’est une « Juste ».
Mamuzia ?
La phrase de papa surgit de ma mémoire : « Yakim, ton prénom, s’il est prononcé, il y a grand danger. » Je fais demi-tour et je cours, je cours à perdre haleine. Mais un soldat me rattrape car j’ai huit ans. Il me traîne vers la maison en tirant sur le col de mon manteau de coton. Ça fait mal mais je ne me débats plus : ces soldats, je les ai déjà vus à l’œuvre dans les rues de Zbarazh. Ce sont des UVV, des Russes ukrainiens recrutés par la Wehrmacht. Ça, je l’ai appris bien plus tard.

Le soldat me pousse dans l’unique pièce du rez-de-chaussée. D’ordinaire on y mange et on y joue. Là, pas de jeu. Maryska et Danka attendent, une valise à la main. Ce sont mes sœurs, en tout cas c’est ce que je dois dire à l’école catholique que je fréquente avec elles. Elles aussi ont été recueillies par Mamuzia.
Le soldat qui semble être le chef me demande comment je m’appelle. Il parle polonais avec l’accent comme celui de Mamuzia. Je tremble.
Je m’appelle Pietr.
Yakim, comment ? dit le russe qui a entendu Mamuzia m’appeler Yakim dans la rue.
Il ricane. Je me défends.
Pietr Kostomorov… Je suis catholique… Je…
Il s’approche de moi, ouvre mon manteau et baisse mon pantalon. J’ai la zigounette rétrécie par le froid, j’ai honte devant les filles. Les soldats éclatent de rire et nous entraînent vers le jardin à l’arrière de la maison. Nous passons le portail du jardinet. Une charrette nous attend sur le chemin de traverse. Un Hiwi tient les rênes. Derrière, la voiture des soldats laisse échapper une fumée sale du tuyau d’échappement. Les soldats nous hissent sur la charrette et nous posons nos derrières sur le banc de métal. Le chef fait signe au cocher de démarrer. Le cheval s’ébroue, la voiture des soldats klaxonne et il se met au trot. Je ne peux pas dire au revoir à Mamuzia qui est restée par terre de l’autre côté de la maison.
La nuit tombe. Danka me chuchote que Mamuzia a été dénoncée par un voisin. Danka a douze ans. Elle se penche vers moi.
Je m’appelle Ethel, Ethel Axa…
Je l’apprends à cet instant.
La charrette rejoint la route pleine de trous et d’ornières. Il fait noir maintenant. Le cheval trottine, ses sabots frappent le sol glacé. Un bruit sec, inquiétant. Personne ne parle. Derrière nous, les phares de la voiture nous éclairent. Le voyage dure. La neige commence à tomber doucement. Nous avons de plus en plus froid. Et puis le cocher tire sur les rênes.
Ho !
La charrette s’arrête. La lumière des phares éclaire trois petites silhouettes qui attendent sur le bord de la route, tenues fermement par un homme vêtu d’un manteau de cuir noir. Il doit avoir chaud, lui. Trois garçons s’assoient sur le banc face à nous et le cheval repart. Le bruit des sabots s’estompe à cause de la neige. Le froid de métal brûle nos fesses. Les trois nouveaux restent muets comme nous. Question de survie.
Nous faisons d’autres haltes et la charrette se remplit de petits Yakima et de petites Ethel. Nous sommes maintenant une quinzaine.
Soudain le cocher bifurque et s’engage sur un chemin de terre. La voiture de soldats fait marche arrière, nous laissant dans le noir complet. Notre attelage est à l’arrêt. Au loin, dans le halo d’une lampe à pétrole, un homme vêtu d’une grosse parka et coiffé d’un bonnet de poils se dirige vers nous. Il doit avoir chaud lui aussi. Il nous ordonne de descendre. Il parle avec l’accent de Mamuzia. Il nous entraîne vers un bâtiment au toit de chaume. Ethel et Maryska me prennent les mains. Elles sont glacées comme les miennes. A l’intérieur de la grange, d’autres enfants, silencieux ou endormis, sont allongés dans la paille. Epuisés, nous nous blottissons les uns contre les autres, mes sœurs et moi. Avant de s’endormir, Maryska, qui a huit ans comme moi, me chuchote qu’elle s’appelle Yona.
Ça aussi, je l’apprends cette nuit.
Nous dormons, enroulés dans nos cauchemars de petits juifs. Quelques jours plus tard, nous descendons d’un train de marchandises. Au loin, des silhouettes maigres nous regardent derrière des grillages.
Je jette ma chaussure droite sous le train, sur les cailloux de la voie ferrée.
Nous n’avons pas l’âge de mourir.

Résumé :

Rob Marin interprète le flic dragueur d’une célèbre série policière, tournée dans les studios de Marseille. Lors du tournage de la séquence 97, une prise d’otage, son meilleur ami Lucas Kalou doit tirer sur Edouard Ordo, le héros de la série. Aucun des deux ne se relève : les balles échangées étaient de vrais projectiles. La police nationale prend l’affaire en main, car Edouard Ordo est une vedette internationale. Lucas Kalou est déclaré coupable.
Rob refuse d’y croire et décide de refaire l’enquête. Mais être flic d’opérette et être flic, la différence est grande.

Avis :

Un roman qui entraîne le lecteur dans les coulisses d’un tournage d’une série télé qui n’est pas sans rappeler celle de Navarro à laquelle Christian Rauth a participé avec Daniel Rialet, son ami mort en 2006. En fait, l’ombre de Rialet plane sur Fin de série : le personnage du flic Gabriel Plume lui ressemble à s’y méprendre.

Un polar où le suspense et l’humour se jouent la part belle, où les putes qui maternent le héros ou les liens d’amitié dépeints ne sont pas sans rappeler l’univers de certains films de Claude Sautet. Lire Fin de série, c’est passer un très bon moment qui ne se termine qu’au clap de fin. Mais est-ce vraiment terminé ou ce livre est-il le prélude à une future série télévisée ? A suivre.

Fin de série, Christian Rauth, éditions Michel Lafon 256 pages 17,90 €

 

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