L’année du rat de Régis Descott

L’année du rat est le quatrième roman de Régis Descott.

Extrait

1

Cette année tu vas mourir.
L’annonce le surprit par sa brutalité. Puis elle perdit sa capacité de nuisance ; comme un refrain trop fredonné sa signification, une chanson d’amour écoutée jusqu’à en épuiser le désespoir.

2

PLACE GEORGES-POMPIDOU,
30 janvier, 20 h 57

L’impact régulier de ses pas rythmait sa progression dans le brouillard. Un étranger au quartier s’y perdrait, tant la visibilité était limitée et l’ensemble des rues uniformisé sous la brume. Derrière lui s’amenuisaient les sons des tambourins et des cymbales d’une modeste procession célébrant l’année du rat. Il en avait reconnu l’effigie brandie par une silhouette fantomatique en précédant une dizaine d’autres, qu’illuminaient des lampions en papier de soie rouge. Avec la purée de poix, les loupiottes trouaient à peine la nuit, et les espoirs qu’elles portaient lui semblaient bien fragiles.
A une trentaine de mètres de son immeuble, Chim’ distingua les rebonds du ballon sur les pavés. Rythme agressif et joyeux de temps à autre entrecoupé par un silence et un choc sur le panneau de contreplaqué. Dunk ! Il était de retour chez lui, et ce soir ses petits voisins lui apparaissaient comme des résistants : à la morosité, à l’angoisse, au silence. Tous les jours ils jouaient sous le caddie au fond percé qu’ils avaient fixé à hauteur du premier étage au-dessus de l’entrée. Malgré quelques protestations et menaces de colocataires grincheux, personne n’avait osé l’enlever, et les enfants continuaient à jouer sur le parvis. C’était mieux ainsi.
Une exclamation retentit, difficilement localisable à cause de la ouate encombrant l’air. Quelques secondes plus tard le ballon roula vers lui. Il se baissa pour le ramasser, dribbla en direction des deux gamins qui émergèrent du néant, s’arrêta une seconde et marqua.
Dans l’immeuble il était l’un des seuls à ne pas les considérer avec ennui. Ils le touchaient, avec leurs yeux expressifs, leurs voix éraillées par la pollution et leurs rires insouciants qui traversaient les étages et les cloisons. Il se disait parfois qu’à leur place l’avenir le terrifierait. Mais ils étaient nés dans ce monde hostile et n’avaient rien connu d’autre. Sans point de comparaison, ils ne pouvaient constater la dégradation de la biosphère et regretter un passé révolu. Ses propres souvenirs palissaient comme les couleurs d’un pastel exposé trop longtemps au soleil. Sans le fardeau de ces images ils devaient être plus forts qu’il ne l’imaginait. Les nouvelles générations ne s’appuyaient pas sur des critères dépassés pour appréhender leur situation. De ce point de vue l’évolution faisait bien les choses.
Il échangea deux ou trois plaisanteries avec eux puis monta au quatrième. Oui, il était vain d’avoir peur pour eux. S’ils fonçaient vers l’abyme, ils n’en avaient pas conscience, et cette ignorance préservait leur merveilleuse arrogance. D’ailleurs, sur quoi s’appuyait-il pour anticiper un tel désastre ? Rien ne se passait jamais comme prévu.
Tandis qu’il gravissait les marches, il entendait toujours le ballon heurter le sol dans un réjouissant débordement d’énergie.
A peine eut-il pénétré dans son appartement qu’il perçut une anomalie. Il était toujours accueilli par des couinements et des grattements. Les griffes ratissant la litière et jouant de la harpe contre les barreaux en fil de fer. Un air frénétique et désordonné, petite mélodie qui immanquablement saluait son arrivée.
– Junior ?
Un silence de mauvais augure lui répondit. Avant d’enlever son trench et de poser son arme de service sur le bar, il traversa la pièce l’estomac noué. Il s’accroupit. Le corps de Junior gisait inerte au fond de la cage. Il resta là à le contempler, incrédule. C’était pourtant inéluctable. Depuis quelques semaines Junior donnait des signes de faiblesse. L’âge avait décrété le vétérinaire abrupt. Le praticien ignorait ce qu’il représentait pour lui.
L’unique lien vivant le rattachant à Véra.
Alors seulement la prophétie de la Chinoise lui revint à l’esprit : Aujourd’hui la mort a pénétré chez toi.
Et avec elle les phrases qui avaient précédé. Ces prédictions que d’un verre de vodka il avait chassées, mais qui face à la dépouille de Junior prenaient une tout autre dimension. La mort du petit animal les lui renvoyait avec une force qu’il n’aurait jamais soupçonnée.
Et la scène qu’il avait vécue quelques heures plus tôt et aussi vite tenté d’oublié, gêné malgré lui par les « promesses » qu’elle recelait, s’imposa à lui avec une précision redoutable.

Résumé

Paris, Nouvel An chinois. Le lieutenant Chim’ est envoyé en Normandie où un fermier et sa famille ont été sauvagement assassinés. Les prélèvements effectués sur les corps vont plonger ce traqueur d’élite ans le monde trouble de la recherche génétique obsédé par la jeunesse éternelle.
De Beaubourg à la Scandinavie, des tours de la Défense aux profondeurs de la Manche, Chim’, seul contre tous, va s’engouffrer dans des brèches insoupçonnées pour remonter la piste des tueurs. Et réveiller des souvenirs terrifiants, plus douloureux encore que le silence de Véra, son amour perdu.

Avis

Si les précédents romans de Régis Descott traitaient de la psychopathie et des tueurs en série – Pavillon 38 et Caïn et Adèle, serial killer et univers de la psychiatrie contemporaine ; Obscura, le 19ième siècle, la peinture de Manet, des crimes et les balbutiements de la psychiatrie – L’année du rat plonge le lecteur dans un univers légèrement futuriste où un traqueur va être confronté à la manipulation génétique avec pour toile de fond un monde qui tente de survivre après un Troisième Conflit (guerre qui a donné lieu à des accidents type Tchernobyl).
Certains pourront reprocher à Régis Descott le côté quelque peu caricatural du flic désabusé qui travaille dans un univers uniquement masculin et pleure son amour perdu en buvant un peu trop de vodka. A ceux-là, je rétorquerai qu’après avoir exercé ce métier pendant plusieurs années, beaucoup de flics deviennent forcément désabusés. Comme la plupart des personnes qui côtoient quotidiennement la misère sociale et tout ce qui peut en découler.
Passé cet infime détail, ce roman fait forcément flipper : la réalité décrite n’est pas très éloignée de notre actualité.
Sans vous dévoiler la fin qui rappellerait presque par moments un épisode de La guerre des étoiles, L’année du rat est aussi un roman qui pose des questions : quels moyens devrait-on employer pour contrer un généticien qui se prendrait pour le docteur Moreau ? Si l’homme avait l’occasion de vivre éternellement, comment concilierait-il son « esprit vieux dans un corps jeune » ?
Enfin, j’ai ressenti le plaisir évident qu’a pris Descott à créer une histoire dans laquelle figure un animal aussi fascinant que controversé (le rat n’est-il pas idolâtré en Inde alors qu’ailleurs il est détesté, voire massacré ?) ainsi qu’à changer la destination de lieux connus tels que le Centre Pompidou ou Le Père Lachaise.
Toujours aussi riche, tant dans les détails géographiques et technologiques que dans l’étude psy des personnages, L’année du rat, est un roman vertigineux.
Plonger dans le futur après avoir parcouru avec maestria le passé, il fallait s’appeler Descott pour oser. Encore une fois, un grand thriller est né. Merci !

L’année du rat, Régis Descott, éditions JC Lattès 20 €

 

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