Interview de Sylvie Maury au sortir de La Douleur

copyright Daniel Nguyen

Décor de La Douleur. Copyright Daniel Nguyen

Mardi 12 avril avait lieu l’interprétation de Sylvie Maury de La Douleur, récit autobiographique de Marguerite Duras, au théâtre de l’Essaïon à Paris. J’ai eu la chance de rencontrer cette comédienne « sortie du conservatoire de Toulouse avec les félicitations du jury ».
Cette jeune femme n’hésite pas à se mettre en danger en changeant de répertoire, passant de la danse à la comédie, du chant à la tragédie, de Toulouse à Paris. Ce qui lui plaît, c’est le projet et l’émotion qu’elle peut faire ressentir à un public.

Sylvie Maury, La Douleur. Copyright Daniel Nguyen

Sylvie Maury, La Douleur. Copyright Daniel Nguyen

Pour toutes celles et tous ceux qui iront goûter La Douleur de Duras, mise en scène de Francis Azéma, attendez-vous à passer un moment riche en émotions fortes.
Ce que dégage Sylvie Maury au travers de la puissance des mots de Marguerite Duras est au-delà du vocabulaire usité. Il existe des instants magiques où les mots ne sont plus de mise. Sylvie Maury est seule sur scène à dire la souffrance, l’attente, l’espoir, le désespoir, l’après. Elle est seule à débiter les phrases de Duras pendant 1 heure 20 et c’est…
Je l’ai tout simplement trouvée éblouissante.

Sylvie Maury, La Douleur. Copyright Daniel Nguyen

Sylvie Maury, La Douleur. Copyright Daniel Nguyen

Pour avoir passé plus d’une heure ensuite avec elle, en compagnie du photographe Daniel Nguyen, je sais qu’elle comprendra ce que je veux dire et qu’elle recevra ce compliment sincère avec toute l’humilité qui la caractérise. Parce que Sylvie Maury a tout d’une grande : elle possède le talent et une simplicité naturelle. Mais n’est-ce pas ce qui caractérise les stars, les vraies ? Sylvie Maury, c’est une Dame. Tout simplement.

Sylvie Maury, La Douleur. Copyright Daniel Nguyen

Sylvie Maury, La Douleur. Copyright Daniel Nguyen

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Décor : un bar quasi désert, après 23 heures. Deux tables rondes, côte à côte. Une banquette, des chaises.
Personnages : deux femmes, un homme.
Scène : « Face à face »
Deux mojitos. Une coupe de Champagne qui sera posée à l’écart, avec l’homme. Les femmes échangent, l’homme se tait autant qu’il le peut. L’émotion est encore là, palpable, la confiance s’installe après quelques gorgées rhumées et une ou deux cigarettes. Une sonnerie de portable se fait entendre. C’est celle de celui de l’actrice. Le metteur en scène veut des nouvelles. L’actrice raccroche et sourit.

Sylvie Maury et Cali Rise. Copyright Daniel Nguyen

Sylvie Maury et Cali Rise. Copyright Daniel Nguyen

L’interview peut commencer…

CR : Qui a eu l’idée de créer cette pièce ?
SM : J’avais joué un extrait du livre lorsque j’étais élève au conservatoire. Francis Azéma, mon ancien professeur, m’a dit un jour que je devrais tenter de jouer le texte en entier. J’ai mis plusieurs mois à me décider. L’enjeu me faisait peur. Et puis, le projet a mûri. Ou peut-être, moi ? La pièce a été créée en 2006, à Toulouse, dans un théâtre de 200 places.

CR : Qu’est-ce que cela change pour vous de jouer dans une grande salle ou, au contraire, dans une petite salle, comme ce soir, au théâtre Essaion ?
SM : L’approche est différente. C’est plus facile au niveau technique pour moi dans une petite salle, notamment au niveau de la voix. L’Essaion est parfait comme endroit.

CR : Est-ce que vous voyez le public quand vous jouez ?
SM : Pas vraiment. Il m’arrive de fixer une personne mais généralement mon regard ne s’arrête pas et je ne la vois pas vraiment.

CR : Quel type de public vient voir cette pièce ?
SM : A Toulouse, plusieurs classes de 1ère sont venues… Je dirais que le public est varié… Surtout à Toulouse puisque le lieu s’y prête. C’est aussi très intéressant de jouer devant des personnes âgées qui ont connu cette période, pour les débats qui en découlent ensuite.

CR : Etes-vous réceptive à ce que ressent le public pendant le récit ? Certaines personnes, ce soir, soupiraient vraiment de soulagement en aspirant goulûment l’air du dehors.
SM : Oui, beaucoup de personnes ont cette réaction… Une fois, j’ai vu une femme sortir en pleurant.

CR : Je vous ai vue pleurer à un moment donné. Pleurez-vous toujours à ce même passage ?
SM : Au moment du rêve… Oui… Plus autant qu’au début où je jouais cette pièce mais, je pleure encore… La mise en scène est faite pour que je m’efface derrière le texte. Je ne dois jamais passer au premier plan par mon jeu d’acteur… C’est pour cela que le jeu des lumières est important. Quand le noir se fait, les spectateurs se raccrochent à ma voix, uniquement à ma voix.

CR : Et aux mots. Le texte de Duras est très puissant. Est-ce qu’il a été adapté ?
SM : Non, nous n’avons rien touché. Nous avons juste coupé certains passages du texte original. Le théâtre Essaïon souhaitait un format d’1 h 20, j’ai donc retiré 20 minutes de ce que je joue à Toulouse. Ces 20 minutes correspondent au passage où Marguerite Duras raconte les femmes qui viennent attendre à la gare. Elle avait créé un journal dans lequel elle listait le nom de tous ceux qui rentraient.

CR : La scène de l’Essaïon est petite. Qu’est-ce que cela change pour vous ?
SM : J’ai dû ajuster mes déplacements entre la table, la chaise et le fauteuil à cet espace plus restreint que celui du Pavé… Mais quand j’ai découvert le mur du fond, j’étais très contente. A Toulouse aussi le mur est en pierres mais là-bas, elles sont roses.

CR : Pendant de longs moments, vous restez immobile. Pourtant, vous êtes étonnement présente…
SM : Merci. Nous voulions que les gens écoutent le texte de Duras. Son débit de mots… Son attente. Sa douleur… Même le décor est dépouillé : une table, une chaise, un fauteuil. Son texte est important.

CR : Ce texte est très long et vous êtes seule sur scène, sans souffleur. Comment avez-vous fait pour le retenir ?
SM : Au tout début, j’ai appris par morceaux mais j’avais beaucoup de mal. J’ai pensé que je n’y arriverais pas. En plus, je travaillais une autre pièce en parallèle… J’ai tout simplement trouvé des moyens mnémotechniques. Je sais qu’à tel moment, viennent la scène des « a », des sons en « a ». Une autre fois, ce seront les « r »… Et puis, un beau jour, j’ai tout retenu. Aujourd’hui, parce que je l’ai déjà joué plusieurs soirs, je le connais à la virgule près…

CR : Comment sort-on de ce récit ?
SM : De plus en plus naturellement… Au début, c’était lourd à porter, lourd à y entrer, lourd à en sortir. Et au fil du temps, j’ai pris du recul, ce qui me permet de faire passer encore plus d’énergie.

CR : Vous vous préparez avant de monter sur scène ?
SM : Ici, je ne peux pas vraiment… Un spectacle se joue juste avant le mien ou un récital musical. Et on ne peut entrer dans la loge qu’en passant par la salle. Du coup, j’ai demandé s’il n’existait pas un autre accès… Je passe une heure dans les cuisines… Je chauffe ma voix, je me maquille, je grignote. Je mange en sortant de scène.

CR : Et le Cabaret Canaille ? Les Parisiens pourront-ils l’entendre bientôt ?
SM : Peut-être… J’espère… C’est vraiment un projet auquel je tiens. Je ne le créerai à Paris qu’avec mon pianiste. C’est une création commune. Sans lui, je n’aurais jamais osé aborder Gainsbourg… Mais toutes ces vieilles chansons de Colette Renard, la Puce, les Nuits d’une demoiselle, j’adore.

CR : Merci, Sylvie. Merci pour cette performance, merci pour l’émotion et l’énergie qui s’en dégage. Merci pour avoir accepté cette interview juste après votre sortie de scène.
SM : C’est moi qui vous remercie d’être venus, tous les deux.

2 Commentaires
  • Loree

    août 29, 2011 at 8:55 Répondre

    Never seen a better post! ICOCBW

  • Jean-Paul Noland

    mars 19, 2012 at 6:30 Répondre

    Je garde une émotion vive du texte et de la force de son interprétation que vous faite passer avec le juste ton qui en magnifie la tension. La performance c’est cette vibration d’humanité qui nous relie au travers des mots, des silences et du dépouillement. Un grand merci pour votre talent qui nous tient tout au long de ce monologue. Merci JPN

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