Le Mur, le Kabyle et le marin d’Antonin Varenne, un roman contre l’oubli

Fakirs d’Antonin Varenne, paru en 2009, a obtenu le Prix Michel Lebrun, le Prix Sang d’encre et le Prix des lecteurs de la collection Points 2010.
Le Mur, le Kabyle et le marin est son deuxième roman.

Extraits :

Avril 2008

Des jours que j’ai ce mec en face de moi.
Cette salle, elle était différente, mais je la connais. Pas la première fois que je combats ici.
Quatrième round.
Le ring est dur. Les vieux bourrins préfèrent les terrains lourds.
Kravine a dopé son mec. Deux reprises et je le cueille.
Des bras, le salaud. Des bras mais pas de ventre. J’vais rentrer dedans. La dope va le lâcher. Il lui restera ses vingt ans. Qu’est-ce qu’on sait à vingt ans ?
Concentre-toi.
Une belle gueule, ce Noir. Des ressorts à la place des mollets, des épaules de tueur et une belle allonge. Un match de merde, ouais.
Trop de rebond. Quatre-vingt-onze kilos. L’avantage est pour lui sur ce futon. Vingt ans de moins. Quarante balais, George.
Bougerai pas avant qu’il soit naze. Fait pour encaisser. George, il encaisse comme un mur. Le Mur. C’est comme ça qu’on m’appelle. Ou George le Flic. J’aime pas qu’on m’appelle comme ça.
Concentre-toi.
J’me fatigue moins à prendre les coups qu’à les éviter. Combien de temps encore tu vas encaisser ? Faudra bien que les comptes s’équilibrent.
Pense pas à ça ! Boxe.
Il essaie de placer son pied gauche, me tourner par l’extérieur. J’ai pas d’extérieur. Quatre murs. Des crochets de première. Il vient d’une île, me souviens plus laquelle. Une machine à tuer. Il me regarde dans les yeux.
Kravine a choisi la salle.
Paolo s’est arrangé avec lui. « Un combat pour toi, George. » Match de merde.
Encore une réputation. Kravine veut que son nouveau se fasse les dents dessus. Tout le monde dit que je suis fini. Kravine se méfie quand même. La dope, le ring, la salle pleine de mecs qui sont venus pour moi. Changement d’affiche à la dernière minute. Un vieux truc. J’ai pas de public.
J’en ai jamais eu.
Un combat de merde pour toi, George.
Encore envie de monter sur le ring. De plus en plus.
Mal aux bras. Manque de souffle. Et l’autre qui respire comme une loco.

[…]

Mai 1957

La France tourne aux trois-huit et arme le béton du plein emploi. Un rêve est en marche, d’une juste rétribution de l’effort national. Les fruits de la Reconstruction. Droit au travail, à la reconnaissance, de vivre dans un logement décent ou de ne pas crever de faim. En 1957, chacun travaille  ses ambitions.
L’effort, la fierté, l’avenir, tout est national. Le pétrole algérien, le Sahara français et les essais nucléaires. La France a besoin de ses dernières colonies, de leurs terres, de leurs sous-sols et de leurs hommes pour construire et avancer. La contradiction d’un empire colonial, dans une nouvelle ère de modernité, n’a pas encore frappé les esprits. L’Algérie est à feu et à sang depuis trois ans. En février 1957, le service national est rallongé à trente mois, la classe 55 appelée.
En avril, deux cent mille appelés sont sous les drapeaux. Et deux cent mille engagés, dont une bonne partie d’Indochine les oreilles basses. Le nom de De Gaulle réapparaît dans les discussions et les journaux. La censure et la propagande ne suffisent plus. Il y a des morts, des bombes, il y a Palestro, la bataille d’Alger et les premiers rapports accablants. Tortures. Exécutions sommaires. La guerre sans nom est déjà sale.
Le grand rêve national est mort debout, pourri de l’intérieur par un cancer politique. La IV République agonise, on appelle à une nouvelle constitution. Les chefs politiques du FLN sont en Egypte, en Tunisie, en Allemagne et en France, l’impôt révolutionnaire est levé auprès des musulmans immigrés, les collecteurs arment les fellaghas depuis les banlieues ouvrières, messalistes et frontistes s’affrontent dans les rues de la capitale ; des bombes explosent dans les cafés maures, des hommes sont abattus en pleine rue, des policiers aussi. Des Algériens disparaissent, la police envahit les rues, les usines et les ghettos.
Dans les bidonvilles, les certitudes s’envolent. Les communautés se rétractent et s’épient. Chacun est sommé de tenir sa place sans faire de vagues. Des terroristes, de l’autre côté de la Méditerranée, font entendre leur voix. Aux exhalaisons des usines se mêlent d’autres fumées plus lointaines de villes en flammes. D’autres combats, pour une autre rétribution. Indépendance.
La bataille d’Alger fait rage et la guerre psychologique des paras de Massu exporte ses méthodes à la métropole. Les arrestations se multiplient, et les cris en lettres blanches sur les murs des usines et des rues. « Indépendance. FLN. Paix en Algérie. »

[…]

Avis :

WOW.
Le Mur, le Kabyle et le marin est un véritable combat contre l’oubli. Antonin Varenne raconte une histoire et pas n’importe laquelle, la nôtre.
Si ce livre est né de la confession du père de l’auteur – Pascal Varenne avait refusé de partir en Algérie et avait été sanctionné en étant affecté dans un D.O.P. (Dispositif Opérationnel de Protection), un de ces lieux destinés à la « recherche du renseignement par la torture » – c’est bien le talent d’Antonin Varenne qui a fait de ces ultimes confidences ce roman bouleversant.
Attention ! Lire Le Mur, le Kabyle et le marin, c’est prendre le risque de se retrouver « sonné » au point final car tout ce qui est écrit est vrai, sauf certains noms.

Le Mur, le Kabyle et le marin, Antonin Varenne, éditions Viviane Hamy 286 pages 18 €

 

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