Frontière blanche de Matti Rönkä : un polar nordique à découvrir !

Matti Rönkä est né en 1959 en Finlande et a grandi en Karélie, proche de la frontière russe. Après un master en sciences politiques à Helsinki, il est devenu journaliste. Depuis 1990, il est présentateur et rédacteur en chef du journal télévisé d’YLE (la chaîne de télévision publique finlandaise). Il est l’auteur de cinq romans policiers dont plusieurs ont été couronnés de prix, tant en Finlande qu’à l’étranger.
Son premier roman, Frontière blanche, a reçu le prix Deutscher Krimi Preis, son troisième a été couronné par le prestigieux Glass Key Award (prix du meilleur polar nordique). Il vit à Helsinki avec sa femme et ses enfants.
Matti Rönkä est traduit dans dix pays. Il était présent au Salon du livre 2011 de Paris.

Extrait :

[…]
J’aperçus l’homme alors qu’il était encore loin. Il avançait à grands pas, droit vers mon bureau, tel un coureur de fond pressé de franchir la ligne d’arrivée. Je retirai mes pieds de la table et plissai les yeux en essayant de suivre sa figure sombre, sans couleur. La place d’Hakaniemi brillait en contre-jour. Exposée au soleil, elle ressemblait à une vieille photo passée de mon album familial : « Nous, sur une place à Agadir. »
En général, mes clients hésitent pendant un moment sur la place ou sur dans le petit parc – du sable, quelques bancs, des arbres – avant d’entrer dans mon bureau. Ils portent une toque en fourrure et un manteau de couleur sombre, ils ont besoin d’aide pour remplir le formulaire de naturalisation ou demander une allocation logement. Je leur apporte mon soutien.
Ou bien ce sont des ouvriers de chantier, des chauffeurs ou des installateurs d’électroménager finlandais dont les épouses russes de quinze ans leur cadettes en ont assez de leur prison en brique rouge. Irina ou Natacha a pris les gamins sous le bras et s’est enfuie dans sa famille à Verhojansk. Je retrouve les fugueuses.
Certains de mes clients n’hésitent pas à arriver en Mercedes ou en BMW. Ils les garent sur une place interdite, le moteur au ralenti, laissant les files en minijupe en cuir veiller sur les dés en peluche pendus au rétroviseur. Ce sont des hommes d’affaires qui ont perdu leur main-d’œuvre : elle a été arrêtée, expulsée ou bien placée dans des établissements de soins. Ils ont besoin d’un coursier ou d’un homme de confiance pour se porter garant d’une transaction commerciale. J’ai un visage franc.
Mais ce client était d’un autre genre. Il ne me laissa pas réfléchir longtemps avant d’entrer sans frapper, après avoir tout simplement enjambé les deux marches menant de la rue à mon bureau.
– Viktor Kärppä…
Sa phrase resta inachevée, sans point d’interrogation, comme suspendue dans l’air sec.
– Lui-même.
Je hochai la tête en essayant de me montrer correct, respectueux. L’homme était propre sur lui sans pourtant être élégant. Un pantalon droit et gris, des chaussures noires qu’on qualifierait d’«honnêtes », un ciré vert qui n’avait guère souffert des vents marins. Il serra sa casquette et ses gants dans une main, coinçant son porte-documents entre une jambe et un pied de la chaise. Un officier à la retraite ? Mais de quelle armée ? Un chef d’entreprise en vacances ? Le délégué d’une association d’entrepreneurs ou un contrôleur de la municipalité ?  
Confiant, je me disais que ça devait être un client. J’évitais d’avoir affaire aux pouvoirs publics ; parmi les fonctionnaires, seuls les policiers m’honoraient de leur visite de temps en temps, et ils ne venaient jamais seuls. Il était trop âgé pour être un agent du Supo, et il n’y avait aucune Golf sans prétention garée dans la rue.

Résumé :

Ancien agent du FBI, Viktor Kärppä a quitté sa Russie natale pour la Finlande afin de fuir son passé. Il a ouvert une agence de détective privé à Helsinki mais il rend aussi régulièrement service à plusieurs trafiquants locaux, traversant souvent la frontière pour passer clandestinement des documents ou récupérer des livraisons d’alcool ou de cigarettes.
Aarne Larsson, marchand de livres anciens, demande un jour à Kärppä de retrouver sa femme, Sirje. En menant cette enquête, le détective dérange un peu trop de monde : un inspecteur de police à qui il sert d’indic, ses anciens collègues du KGB et un baron de la drogue estonien, Jaak Lillepuu, le frère de Sirje.

Avis :

Matti Rönkä a un style bien particulier qui ne s’embarrasse pas de détails superflus. Dans Frontière blanche, il n’explique rien, il raconte.
Pour les lectrices et lecteurs qui sont habitués à des romans policiers aux tournures de phrases beaucoup plus fleuries, les premières pages du roman peuvent dérouter. Rien que les repères géographiques, tiens : ils sont différents des lieux habituels choisis par les écrivains de polars plus connus en France que Rönkä. A force, le lecteur a l’impression de connaître intimement les quartiers et les rues de New York, Los Angeles ou San Francisco alors que la plupart du temps, il n’est même pas capable de se déplacer dans Paris sans plan. Voire dans la ville voisine de la sienne sans son GPS.
Proposer aux lecteurs français une histoire qui se passe à Helsinki, sa banlieue et ses environs, c’est forcer leurs habitudes. Or, la plupart d’entre eux sont frileux et pantouflards et donc peu curieux de s’aventurer dans un pays nordique pour goûter l’écriture d’un auteur dont ils ignoraient totalement l’existence. Mais que les éditions Archipel ont eu raison !
Le soleil estival aurait été présent, je vous aurais conseillé de savourer Frontière blanche à l’ombre d’un arbre ou d’un parasol comme vous le feriez d’une glace. Il n’empêche ! La pluie et les orages sont aussi propices aux découvertes. Que toutes celles et tous ceux qui n’ont jamais entendu parler de Rönkä osent la plongée dans l’inconnu ! Je suis certaine qu’ils ne pourront plus se passer ensuite de son humour grinçant et son regard critique sur la société finlandaise.

Frontière blanche, Matti Rönkä, éditions l’Archipel 264 pages 19,95 €

 

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