La frontière des ténèbres de Jean-Luc Bizien : REDOUTABLEMENT EFFICACE !

Après le succès de L’Evangile des ténèbres, paru en 2010, voici un autre volet de la trilogie coréenne de Jean-Luc Bizien. Jean-Luc Bizien est né au Cambodge avant de revenir en France enseigner la littérature. Il vit aujourd’hui de sa plume. Il a publié de nombreux textes et récemment un roman intitulé Marie Joly (Editions Sabine Wespieser) ainsi qu’une série historique (La Cour des miracles, Editions 10/18). Il a reçu le prix Gérardmer Fantastic’Arts 2002 et le Prix du Roman d’Aventures en 2002.

Extrait

[…]
Kuk-Jin pressa le pas pour s’engager sur Main Street. Ainsi avait-on baptisé l’enfilade de commerces, de restaurants et d’hôtels du village. Autour de cette rue commerçante où l’on pouvait trouver de tout, quelques immeubles dressaient leurs silhouettes de verre et d’acier, comme un cocon protecteur. Passée cette frontière, l’espace s’ouvrait sur la copie conforme, en périphérie d’agglomération, des banlieues américaines.
On y découvrait de superbes villas, bordées de jardins impeccables. Les maisons s’alignaient les unes derrière les autres, offrant à la vue un paradis bourgeois, au calme éternel.
Hong Kuk-Jin avait souvent confié à sa femme son impression de déambuler dans un décor de série télévisée, quand il devait arpenter ces quartiers. Elle souriait en l’entendant affirmer que, pour un peu, il n’aurait pas été surpris de voir sortir d’une des bâtisses les actrices incarnant les Desperate Housewives.
– Avoue que tu aimerais ça! le taquinait-elle. Surtout cette fille rousse, à la peau blanche. Tu as un faible pour elle !
Kuk-Jin se défendait mollement.
La réalité était tout autre. Au village, les habitants étaient tous venus sur la base du volontariat. Ils avaient accepté de vivre en autarcie, totalement coupés du monde extérieur. Les grilles étaient masquées par des haies opaques, qui atténuaient l’aspect sécuritaire des lieux. Sans ce rideau de verdure, on aurait eu la déplorable impression d’évoluer dans un espace concentrationnaire… ce qui était in fine le cas, Hong Kuk-Jin en avait pleinement conscience.
Pourtant, nul n’était prisonnier ici.
On travaillait, on vivait. Les enfants allaient à l’école, leurs parents avaient tous un métier. Et l’ensemble de la population participait avec fierté à ce programme qui, un jour peut-être, proposerait au monde un nouveau modèle de société.
Une ère nouvelle, exempte de toute violence, débarrassée de la délinquance. Un univers où il ferait bon vivre, sans se soucier du lendemain.

Après un rapide coup d’œil sur la rue déserte, Hong Kuk-Jin s’empara de son portable à écran large. Il consulta sa feuille de route, téléchargée à l’instant précis où il avait passé la seconde grille : inspection des hôtels…
La routine.
Il remonta Main Street et pénétra dans le premier hôtel, un établissement luxueux et très souvent vide, réservé aux visiteurs étrangers. On offrait à ces hôtes de marque des sites spacieuses et confortables. L’établissement, idéalement placé, permettait à ses clients de rallier n’importe quel point du village en quelques minutes. Il disposait de salles de réunion équipées, dans lesquelles les ingénieurs pouvaient répondre à toutes les questions et convaincre leurs interlocuteurs du bien-fondé de l’expérience.
– Bienvenue, Hong Kuk-Jin ! déclara la voix synthétique tandis qu’il pénétrait dans le vaste hall d’accueil. Nous espérons que vous passerez un agréable séjour dans notre établissement.
La voix était féminine. Sensuelle, sans pour autant tomber dans la vulgarité. On avait étudié la question avant de trancher et de programmer l’ordinateur, qui s’adressait à chaque visiteur dans sa langue maternelle.
D’un mouvement circulaire, le gardien s’assura que le hall était vide. Il emprunta l’un des ascenseurs et entreprit de visiter les couloirs, en commençant par le sommet de l’édifice pour redescendre les étages un à un.
Avec un peu de chance, il croiserait l’épouse de l’un des techniciens du PC, un dénommé Kwan-Myong. L’homme était affable, et sa femme, employée à l’entretien de l’hôtel, ne manquait jamais de proposer au gardien une tasse de thé. Ils s’accordaient un instant de détente, et devisaient de tout et de rien – une manière comme une autre de tromper l’ennui et d’évoquer l’extérieur…
[…]
Désireux de ne pas effrayer la femme de Kwan-Myong qui, s’il était en poste à cet instant, ne manquerait pas de s’en apercevoir et de le lui reprocher, Kuk-Jin insista.
Il frappa des coups plus appuyés, qui n’obtinrent aucune réponse.
Fronçant les sourcils, le gardien pénétra dans la suite.
Il traversa le vestibule richement meublé, découvrit son reflet dans la glace immense de l’entrée, passa en revue le salon spacieux, la salle à manger, la cuisine équipée, la salle de bains immense, au sol de marbre blanc… ne restait plus que la chambre.
Kuk-Jin s’arrêta devant la porte. Il leva un poing devant ses lèvres et s’éclaircit la gorge :
– C’est Kuk-Jin ! annonça-t-il. Je peux entrer?
Après quelques secondes de silence, il se décida et ouvrit. La pièce était plongée dans la pénombre. Il devina le lit défait. Couvertures et draps emmêlés, oreillers froissés témoignaient d’une nuit agitée.
Intrigué, le gardien s’approcha. La suite était inoccupée… mais quelqu’un en avait pourtant utilisé la chambre. Comment cela était-il possible ? Les systèmes de contrôle avaient-ils été victimes d’une improbable défaillance ?
Il lui faudrait sans doute consulter le registre avant de quitter l’hôtel. Hong Kuk-Jin exhala un long soupir : encore de la paperasse en perspective !
Les épais rideaux de la pièce étaient encore tirés. Le gardien actionna l’interrupteur pour y voir plus clair. L’éclairage des nombreuses lampes lui dévoila le décor dans ses moindres détails. En se penchant au-dessus du lit king size, Kuk-Jin identifia des traces nombreuses sur le tissu. Sécrétions intimes, taches rêches de sperme…
Il contint un sourire. La nuit avait été chaude !
L’odeur des ébats lui emplissait les narines.
Elle fut soudain remplacée par un autre parfum, que le gardien identifia en blêmissant. Il contourna le lit immense et tressaillit d’effroi. Il saisit son téléphone portable d’une main tremblante :
– PC ? balbutia-t-il sous le coup de l’émotion. Nous avons un problème…
Son correspondant resta muet.
– PC ? insista Kuk-Jin. PC ? Répondez !
– Un problème ? répéta le technicien de permanence. Quel genre de problème ?
Kuk-Jin ne trouvait plus ses mots.
– Où êtes-vous, Hong Kuk-Jin ?
Il finit par donner sa position exacte. Il parlait mécaniquement, incapable de détacher les yeux de l’abominable spectacle qui s’offrait à lui.
– Je ne comprends pas, poursuivit le technicien. Je n’ai pas d’image…
– Prévenez le QG murmura Kuk-Jin. Envoyez une équipe de secours. Vite !
Il raccrocha.
Devant lui, les deux cadavres nus baignaient dans leur sang… N’y tenant plus, Hong Kuk-Jin se rua dans la salle de bains.
Il agrippa la cuvette des toilettes et libéra un flot de bile.
[…]

Résumé

Seth Ballahan, accompagné de sa femme et de sa petite fille, retourne à Séoul invité par son ami journaliste coréen. Il croit revenir en Corée du Sud pour s’offrir un séjour d’agrément et écrire un papier sur un village qui n’existe nulle part ailleurs. Tous les habitants de cet Eden sont des volontaires qui vivent sous l’œil constant des caméras de surveillance. Tous sont équipés d’une puce électronique.
Dans les heures qui suivent son arrivée, Ballahan découvre l’impossible : celui qui l’a sauvé lors de son premier voyage en Corée du Nord est vivant alors qu’il le croyait mort ; un double homicide a été commis dans ce village sous haute protection sans que l’assassin n’ait été vu.
Seth va accepter de faire équipe avec ce revenant et l’aider à libérer sa femme et son fils, internés dans un camp nord coréen. Jouer cette partie d’échec avec le pays le plus fermé au monde, c’est franchir la frontière des ténèbres.

Avis

Lire La frontière des ténèbres, c’est partir en voyage dans des lieux toujours aussi inconnus avec des personnages que vous croyiez pourtant connaître depuis L’évangile des ténèbres.
C’est oublier la magie Bizien.
Ce génie de l’intrigue a mené en bateau la lectrice que je suis jusqu’à la toute fin du livre. Que dire de plus ? Maxime Chattam l’a déjà annoncé sur le bandeau rouge de la couverture : REDOUTABLEMENT EFFICACE ! Et bien si, je dirai plus : La frontière des ténèbres, c’est REDOUTABLEMENT EFFICACE ! Après avoir lu ce deuxième volet, vous ferez comme moi : vous tenterez de patienter jusqu’à la parution du dernier exemplaire de la trilogie !

La frontière des ténèbres, Jean-Luc Bizien, Editions du Toucan 500 pages 20 €

 

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