La meilleure façon de s’aimer d’Akli Tadjer : beau comme l’Amour

Akli Tadjer est aussi l’auteur de Il était une fois… peut-être pas, Porteur de cartable (adaptés à la télévision) et Western.

Extrait

[…]
Il fait soir. Les yeux mi-clos, je regarde le néon éteint au plafond de ma chambre. Le plafond, sa peinture écaillée près de la fenêtre guillotine, les gaines des fils électriques qui courent sur les plinthes des murs, le fauteuil en skaï orange râpé aux accoudoirs, ma table de nuit, mon vestiaire et la porte entrouverte sur la salle de bains, c’est tout mon univers. Parfois, je tourne un peu la tête à droite et je compte les gouttes translucides de ma perfusion qui s’égrènent, une à une, régulières, dans mon avant-bras. Quand je n’arrive plus à suivre le rythme, je tourne la tête de l’autre côté et mon regard bute sur la télévision fixée au mur qui diffuse un documentaire sur la chasse aux sangliers dans les forêts du Jura.
Si un jour ma main se décide à fonctionner comme avant l’accident, la première chose que je ferai ce sera d’attraper la télécommande sur la table de nuit et d’éteindre cette satanée télévision.
C’est Mme Décimus qui l’a allumée, tout à l’heure, avant de partir. Je n’aime pas Mme Décimus. Je préfère sa collègue Mme Sorel. Elle est toute en délicatesse, elle. Elle me sourit en entrant dans ma chambre, me vouvoie, me parle normalement, comme à quelqu’un qui a toute sa tête, je veux dire. Elle m’appelle aussi par mon prénom, Fatima, et ça, ça me fait rudement du bien.
Ce matin, elle était si heureuse de voir mon doigt s’animer qu’aussitôt elle a envoyé un SMS à mon fils pour le prévenir. Ce n’est pas Mme Décimus qui y aurait pensé. Elle, elle a la certitude que plus grand-chose ne marche dans mon cerveau parce que mon visage  moitié paralysé n’est plus qu’un masque de chair molle qui n’exprime plus aucun sentiment. Alors elle ne me parle qu’en criant et ne me regarde qu’avec une moue blasée. Lorsqu’elle n’a pas le moral, elle se laisse tomber sur le fauteuil en skaï orange et comme si je n’existais pas, elle débraille sa blouse blanche, écarte les jambes et appelle ses parents en Guadeloupe. Elle se plaint toujours d’avoir un boulot mal payé, un appartement mal insonorisé dans une cité malfamée, un gamin nul en classe, un mari qui la néglige. Elle parle fort quand elle appelle ses parents. Ça résonne dans ma tête. C’est pire qu’un marteau-piqueur. Et puis, je la crains parce qu’elle me fait mal lorsqu’elle plante l’aiguille de la perfusion dans mon avant-bras ; il paraît que je suis trop décharnée, c’est pour ça qu’elle ne trouve pas la veine du premier coup.
Elle me fait encore plus mal encore lorsque ces gros doigts noirs m’ouvrent la mâchoire pour m’aider à boire dans ma bouteille d’eau quotidienne ou m’enfoncer la cuillère dans la bouche pour me forcer à manger. Alors, je suffoque, je m’étouffe, j’avale de travers, je recrache tout. Une fausse route, comme disent les toubibs ici.
Ça la rend folle de rage d’avoir à nettoyer le vomi sur mon menton, sur ma chemise de nuit, sur mon oreiller et sur mon drap. Elle brait que je vais mourir bientôt si je persiste à ne faire aucun effort pour m’alimenter. Pour me ficher la trouille, elle énumère les noms des malades qu’elle a accompagnés à la morgue depuis le début du mois.
Avec Mme Sorel, je mange un peu de tout même si je n’ai aucun appétit. Juste pour lui faire plaisir. J’aime quand c’est elle qui est de garde la nuit. Entre deux rondes, elle me rend visite, allume une cigarette, la fume en cachette près de la fenêtre entrebâillée et elle me raconte des morceaux de sa vie. Elle a quarante-cinq ans. Elle vit à Gentilly, dans un petit pavillon en pierres meulières. Aux premiers beaux jours, elle voit de son jardin l’autoroute du Sud et elle imagine tout au bout le soleil de Juan-les-Pins, sa serviette de bain étendue sur la plage et, en fermant les yeux, elle entend les clapotis de la mer aux reflets d’argent.
Elle a une grande fille qui vient de quitter la maison pour faire sa vie avec son amie et un mari taiseux qui boit beaucoup. C’est tout récent cette manie de boire. Elle pense qu’il s’est mis à avoir très soif parce que son métier ne le rend plus heureux : il est flic en zone sensible. A moins que ce ne soit à cause de sa fille qui est partie faire son nid avec une autre fille. Elle ne sait plus très bien ce qui le rend aigri, son flic de mari. Lorsqu’elle a fini son service, elle passe une dernière fois pour rehausser mon lit avec la télécommande électrique et me mettre sur le côté droit, après m’avoir calé les reins avec un traversin. Ainsi, la tête face à la fenêtre, je peux voir le jour se lever.
[…]

Résumé 

Saïd vient de perdre son job. Sa mère, Fatima, est hospitalisée, murée dans son silence. Il n’a toujours pas compris pourquoi sa mère n’a jamais su lui dire « je t’aime ». Il ne sait d’ailleurs toujours pas s’il aime Clotilde.
Dans sa tête cassée, Fatima revoit ses souvenirs qui vont et viennent. Alger. Et La petite fille en robe jaune.

Avis

La filiation est un thème récurrent chez Akli Tadjer mais il réussit toujours à en réinventer le thème.
La meilleure façon de s’aimer est une histoire à deux voix, celle d’un fils adulte en perte de repères et celle d’une mère en fin de vie qui sont loin d’avoir eu une vie facile. Akli Tadjer déroule leur vie en mêlant les instants présents et leurs souvenirs personnels, en mariant l’humour et la tendresse comme il sait si bien le faire. Ce qui est d’autant plus émouvant au vu de certains faits sordides qui leur sont arrivés.

Akli Tadjer est plus qu’un écrivain, il est un artiste qui peint avec des mots vrais, ceux du cœur.  

La vie comme l’être humain est pleine de contradictions. Après tout, qu’importe si pendant toute une vie on a mal su montrer ou dire à l’autre qu’on l’aimait si un jour on est capable de faire un seul geste qui le prouve ?

Rien n’est jamais gravé. La meilleure façon de s’aimer le prouve. Un roman délicat et unique.

La meilleure façon de s’aimer, Akli Tadjer, éditions JC Lattès 284 pages 18 €

 

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