Héloïse est chauve d’Emilie de Turckheim : quand avoir du culot rime avec TALENT !

Emilie de Turckheim est l’auteur de Les amants terrestres, Les Pendus, Chute libre, Le Joli Mois de mai (Editions Héloïse d’Ormesson) et Héloïse est chauve.

Extraits choisis :

Héloïse est chauve. Il lui reste longtemps à vivre. Sa robe a la rigidité inquiète des habits neufs. Pas une particule de vernis ne déborde des ongles rouges, coupés court. Droite, dans sn fauteuil, elle est plus basse que les autres, les orteils étranglés par une paire de ballerines qui boudine la chair replète de ses pieds. Mirabelle a tendu un châle entre les accoudoirs pour qu’Héloïse ne s’écroule pas. Le châle sent la peau de Mirabelle : les algues, la pulpe orange de l’oursin, les abysses vert-noir de la Méditerranée. Personne ne s’occupe d’Héloïse. Parfois, un visage s’approche, des yeux, des bleus, des noisette, des lunettes, on caresse sa joue, son pauvre crâne rose. Héloïse ne parle pas. Elle attrape un triangle qu’un enfant lui tend, le fourre dans sa bouche et agite les mâchoires. Mirabelle plonge son index entre les lèvres d’Héloïse pour retirer le petit-four rongé, blanchi, dégueulasse. Héloïse ne se plaint pas. Elle a l’habitude qu’on retire les aliments de sa bouche. C’est pour son bien. Elle hoche gentiment la tête. Elle est à peine là.

[…]

Mirabelle demande à Lawrence de faire quelque chose, comme si la situation relevait de la médecine. Un médicament, une piqûre, un massage chinois, pense Mirabelle. Lawrence s’agenouille. Il voudrait savoir où Héloïse trouve le courage de hurler sans économie, sans médiocrité. Il y a de l’amour, du désespoir, une stupéfaction de vivre dans ce cri. Lawrence aimerait avoir la force et l’impudeur d’être en vie comme Héloïse est en colère. Il rêve d’une existence où chaque geste et chaque parole aurait le même excès. Ce serait vaincre le temps qui détale. Lawrence caresse le visage d’Héloïse, la salive aux commissures, et Héloïse, sentant le pouce sur ses lèvres, l’aspire. Et plus un crie, elle suce, éperdue. Elle suce comme on avale une rivière après avoir dévalé l’été, les pentes de coquelicots à toute allure, les robes blanches, les pieds nus, les prairies brûlantes. Dans le salon, on entend le crépitement du feu et le pouce dévoré, des soupçons de baisers. Lawrence, sucé, tremble. Héloïse tombe amoureuse.

[…]

Dans la couronne de la statue de la Liberté.

– Je ne vois pas ce que ça a de bizarre.
– J’ai dit humiliant.
– Quand tu as mal à la tête, tu prends une aspirine et tu te sens humilié ?
– Rien à voir.
– Si, c’est pareil. C’est un produit chimique qui agit sur ton corps.
– Héloïse, je suis un vieillard. J’ai mille ans !
– Tu viens de monter trois cent cinquante-quatre marches !
– Tu m’as presque porté !
– Je t’ai aidé pour les cinq dernières marches! J’étais plus essoufflée que toi! Moi aussi j’ai mille ans.
– Quel soleil, ma lionne… Regarde comme c’est beau…
– Alors c’est fini ? Tu me baiseras plus ? Je vais me branler en regardant le pont de Brooklyn par la fenêtre ?
– Scarlett… ne nous disputons pas… Je ne veux pas de pilules magiques… et pour bander, sûrement, je n’ai qu’à vous regarder… Qu’est-ce que tu t’es fait ?
– Rien, c’est le chien.
– Encore le chien !
– Il tremble à chaque fois que je m’approche… Il a été battu par ses anciens maîtres…
– C’est profond ? C’est infecté ?
– Une égratignure.
– Un jour, tu lui apporteras sa gamelle et il te bouffera à la place de sa pâtée. Il a fait des combats de rue ! Tu le rapportes au chenil ! Tu as entendu ?
– Il m’excite.
– Le chien t’excite ?
– J’ai envie qu’il m’attaque…
– C’est-à-dire, mademoiselle Herschel ?
– On pourrait lui retirer sa laisse…
– Petite obsédée…
– Je me déshabille… Je m’allonge toute nue dans la cour de l’immeuble… près de la niche… Il aboie… Il s’approche de moi… La bave coule de sa gueule sur mon ventre… Je vois ses canines… les grandes gencives rose et noir… Je sans son haleine… Il mord dans le vide… CLACK! CLACK! CLACK!… et à chaque claquement de mâchoires, je perds pied… Tu te mets à genoux entre mes jambes… tu me lèches la chatte… Le chien jette sa patte sur mon sein… Il aboie contre ma bouche… Je mouille tellement j’ai peur… Je pleure de panique… Tu enfonces ta langue dans mon sexe… Tu me fais jouir… Le chien chope ma cuisse dans sa gueule… les crocs au fond de mon muscle… Tu lui cognes le dos… Il me lâche… Mon cœur de terreur et de plaisir… Le chien a des yeux d’or fou… jaune étrange… Il bande… Tu pars. Tu me laisses seule avec le chien.

Résumé :

A 6 mois, Héloïse est foudroyée par l’amour. Pourtant le Dr Lawrence Calvagh a quarante ans de plus qu’elle. La petite lionne va grandir et devenir une femme libre.
« Tout le monde la voit. Elle hameçonne les hommes des trottoirs, des voitures, de tous les âges, des terrasses de café, guêpes posées sur sa beauté. »
Quels que soient les chemins qu’elle emprunte avec passion et gourmandise, Héloïse revient toujours vers Lawrence.

Avis :

Je n’avais jamais lu Emilie de Turckheim. Non pas parce que je n’ai jamais reçu ses livres, tout du moins, celui paru chez Eho en 2010, mais plus sûrement parce qu’il s’est perdu dans les piles de romans, ici ou là.
Je ne l’avais jamais lue mais je ne regrette pas d’être arrivée vierge de Turckheim pour enfin découvrir sa plume dans Héloïse est chauve.
Quel rythme ! Quelle magie ! Quels beaux personnages ! Quelle histoire !
WOW WOW WOW WOW WOW !
Oser évoquer des amours que la morale réprouve : Emilie de Turckheim l’a fait.
Au fil des pages, le lecteur découvrira l’histoire de cette famille de femmes de plusieurs générations qui tournent autour d’un seul homme : Lawrence Calvagh. A côté de lui, les autres personnages masculins se retrouvent émasculés.

Héloïse est chauve raconte l’Amour sous ses différents registres : celui qui enivre, celui qui blesse, celui qui illumine, celui qui foudroie. Et surtout, celui qui n’a pas d’âge.

Héloïse est chauve est un roman impertinent et sensuel, une histoire provocante que l’on dévore avec gourmandise, un hymne à la liberté. Héloïse Herschel, un personnage marquant qui possède autant de culot que l’auteur qui l’a créée.

Que dire de plus si ce n’est bravo ?
Merci pour votre talent, Emilie de Turckheim. J’en veux encore !

Héloïse est chauve, Emilie de Turckheim, Editions Héloïse d’Ormesson 244 pages 18,50 €

 

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