Le Hotu d’Albert Simonin : chef d’œuvre de l’argot !

Albert Simonin, écrivain et scénariste est mort en 1980.

Extrait Le Hotu

Chronique de la vie d’un demi-sel
Première époque

Chapitre premier

D’un coup de châsses en chanfrein, Petit-Paul frimait le garçon. Incliné à quarante-cinq degrés pour verser le caoua, ce loufiat apparaissait, l’heure de la tortore révolue, et celle de l’addition approchant, beaucoup moins débonnaire qu’il n’avait semblé au moment des hors-d’œuvre. Mis en relief par la lumière rasante de la lampe fanfreluchée posée sur la table, l’implantation basse des crins raides sur le front, les sourcils broussailleux, et les méplats des maxillaires taillés comme à la hache, évoquaient l’homme des bois.
Petit-Paul pensa que la décarrade allait pas être du mille-feuilles. Sans être positivement balèze, le gonze devait tenir sur ses cannes et malgré ses quarante piges ne pas renâcler à la châtaigne. Restait bien sûr la pointe de vitesse au démarrage pour départager le cave des marloupins.
Le loufiat emplissait maintenant la tasse de Johnny, avec, Petit-Paul en avait conscience, un ralenti plus déférent dans le geste, révélateur d’une confusion sur celui qui allait casquer l’ardoise et laisser le gros pourboire. Jugeant la gourance drolatique, puisque l’addition d’au moins cent balles allait se trouver soldée par cette bonne bouille de plouc, Petit-Paul laissa fuser un petit rire. Ce serait la punition de ce lèche-train qui n’avait, depuis le début du repas, eu d’attentions que pour Johnny ; tout comme si lui, Petit-Paul, n’avait été que dalle, rien qu’un traîne-lattes, genre petit camarade d’école paumé, invité par le rupin qui en installe.
– Qu’est-ce qui t’amuse?
Johnny avait posé la question, plaçant son timbre dans le registre bêcheur que Petit-Paul trouvait toujours un peu tantouse.
– Rien… une idée comique!
Petit-Paul s’était repris à temps pour ne pas dire, « une gamberge marrante ! ». Fixant Johnny il grouma, dans un renaud interne, « avec sa voix de levrette, ce con va nous faire passer pour des lopes » !
Un vrombissement venant d’au-delà du parc Monceau vient créer une diversion. Creux comme une basse d’orgue tout d’abord, et qui muait en stridence à mesure que le bolide qui l’émettait, se rapprochant, balayait le boulevard de ses phares.
Petit-Paul et Johnny, placardés à la table d’angle de la terrasse comme dans une tribune de Montlhéry, s’étaient détronchés, curieux d’identifier l’engin.
D’un trait, la Bugatti coupa la rue de Courcelles et fonça vers les Ternes, nappant le boulevard d’une puanteur d’huile de ricin. Le temps que se distingue au volant une nana, le cassis enserré d’un serre-tête blanc, et sapée d’une veste léopard. Ce que le hasard pouvait ménager de plus conforme à la féérie intime, jouant en permanence dans le sinoquet des deux potes : la grosse bagnole et la gisquette oseillée.
– Deux litres trois cents!… arbre à cames en tête et compresseur! précisa Johnny, péremptoire, alors qu’une petite brise chargée de senteurs végétales du parc Monceau, venait purifier l’atmosphère.
Ayant accordé une pause décente à la curiosité des clients, le garçon fonçait à la relance.
– Ces messieurs prendront des alcools?… Personnellement consulté, une fois encore, Johnny chiquait, interrogeant du regard Petit-Paul, dont l’agacement visible devant le parti pris du loufiat de l’ignorer, l’amusait et l’inquiétait à la fois. Jusqu’alors tout avait baigné dans l’huile. Petit-Paul n’allait-il pas compromettre leur décarrade par un caprice d’impulsif?
Traiter par exemple le garçon d’enfoiré, comme il lui arrivait parfois de le faire à l’adresse de certains contradicteurs, dès qu’il se trouvait à court d’arguments dans une discussion, ou que son interlocuteur, pour une raison indiscernable, lui apparaissait soudain haïssable. Justement Petit-Paul prenait son visage de fouine, avant-coureur d’un coup de gueule. Johnny déclencha la phase finale de l’opération. Portant la main à sa cravate comme pour en desserrer l’étreinte, il gaffa le garçon.
– Pourquoi pas un alcool… Qu’est-ce que tu en dis?… Petit-Paul, qui avait réceptionné impec le serbillon, tirait de sa poche le paquet de Gauloises, acheté l’avant-veille et, pensant aux sévères privations qu’il avait dû s’imposer pour qu’ils contiennent encore quatre pipes, le tendait à Johnny.
– Avec un bon alcool, pourquoi pas un cigare?
Sur la vue du paquet chiffonné, graisseux, débectant, le loufiat délicat approuvait la réaction de ce gentil client. Hors d’œuvre, filets de sole, canard à l’orange, soufflé de marasquin, une Pouilly fuissé et une Chambertin, classaient Johnny qui se les était suggérer, dans le « bon genre ».

Résumé

Le cycle Le Hotu débute en 1928 à Paris.
Johnny ambitionne de faire carrière dans le truandage et vient de s’associer à Paulo. Orphelin, il a été élevé par sa marraine, Irène, qui rêve de devenir sa maîtresse. Johnny qui vit chez elle en profite pour ne pas lui payer de pension. Le jeune homme parle couramment l’anglais, a reçu une très bonne éducation et est toujours bien sapé. Les hommes du milieu qui n’arrivent pas à le cerner l’ont surnommé le Hotu.
Paulo, né à St-Ouen, a passé 9 mois en prison pour complicité de vol. Il est impulsif et bagarreur et figure régulièrement dans des tableaux pornos à la maison de tolérance tenue par Miss.
Irène a toujours été entretenue par ses amants successifs. Elle est propriétaire de son hôtel particulier. Souffrant de sinusite chronique, Marraine inhale de l’eucalyptus de manière compulsive.
Gros Pierrot exploite une maison close les mieux achalandées de la capitale. Il se charge lui-même de recruter les filles. Il préfère aujourd’hui fréquenter les bourgeois et les puissants plutôt que les truands. Sauf les jeunes qui débutent, surtout s’il les croit doués.
Depuis qu’il est revenu des Etats-Unis, Johnny voit grand. Il devient une sorte de professeur pour Petit-Paul, le banlieusard qui n’a pas reçu d’éducation. « Messieurs les Hommes » ont du mal à accepter cet étrange attelage jusqu’au jour où Petit-Paul tue Fernand, un proxo et un indic. Pour eux, Petit-Paul a pris du grade et devient alors Paulo ce qui n’est pas pour lui déplaire au jeunot. Par contre, l’inspecteur Jaspin est bien décidé à le faire tomber…

Avis

Albert Simonin est reconnu pour être le précurseur du roman noir français qui a donné ses lettres de noblesse à l’argot. Frédéric Dard considérait Le Hotu comme un chef-d’œuvre de la littérature française au même titre que Mort à crédit, Madame Bovary et Crimes et Châtiments et le relisait régulièrement.

Après le cycle Max le menteur dont les trois premiers romans avaient été portés à l’écran par Jacques Becker (Touchez pas au grisbi !), Gilles *Grangier (Le cave se rebiffe) et George *Lautner (Les tontons flingueurs), Albert Simonin livrera dès 1968 un nouveau cycle, Le Hotu, qu’il déclinera en trois romans : Le Hotu, Le Hotu s’affranchit et Hotu soit qui mal y pense.

A la fois chroniques de mœurs et polars, ces trois livres décrivent le milieu parisien des truands  de l’entre-deux guerres et nous offrent une galerie de portraits qui vaut son pesant d’or. La crise économique n’a pas encore frappé l’Europe et la came va seulement envahir le Milieu. Le pain de fesses va bientôt avoir chaud au cul.

Le lecteur remarquera que ce sont les femmes qui mènent la danse même si « Messieurs les hommes », Paulo ou Johnny roulent des mécaniques. Comme il n’oubliera pas de sitôt la belle Irène qui se collera dans le nez autre chose de plus efficace que son eucalyptus, Viviane la girelle de Johnny qui fait calancher le Président dans une des chambres du Gros Pierrot, Nini la prostituée amoureuse de Paulo qui décide d’occire l’Albinos. Il se demandera peut-être, tout comme je me suis posé la question : qui de Johnny ou de Paulo est réellement le personnage principal de ces romans ? Mais qu’importe !

Car le cycle Le Hotu, c’est surtout la magie de la plume d’Albert Simonin qui a su mêler la syntaxe classique à l’argot. Quel style ! Quelle beauté ! A en faire passer Audiard pour un branque !

Le Hotu, à savourer sans modération.

*A noter : les adaptations cinématographiques de Grangier et Lautner ne sont pas fidèles aux romans de l’auteur.

Le Hotu, Albert Simonin, éditions La Manufacture de Livres

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