La liste de mes envies : et en 2012, Delacourt devint une femme !

En 2011, L’écrivain de famille sortait. Ce premier roman de Grégoire Delacourt a raflé cinq prix dont le Prix Marcel Pagnol, le Prix Rive Gauche à Paris et le Prix Cœur de France.
En 2012, Grégoire Delacourt revient avec La liste de mes envies (déjà vendu à douze pays).

Extrait

On se ment toujours.
Je sais bien, par exemple, que je ne suis pas jolie. Je n’ai pas des yeux bleus dans lesquels les hommes se contemplent ; dans lesquels ils ont envie de se noyer pour qu’on plonge les sauver. Je n’ai pas la taille mannequin ; je suis du genre pulpeuse, enrobée même. Du genre qui occupe une place et demie. J’ai un corps dont les bras d’un homme de taille moyenne ne peuvent pas tout à fait faire le tour. Je n’ai pas la grâce de celles à qui l’on murmure de longues phrases, avec des soupirs en guise de ponctuation ; non. J’appelle plutôt la phrase courte. La formule brutale. L’os du désir, sans la couenne ; sans le gras confortable.
Je sais tout ça.
Et pourtant, lorsque Jo n’est pas encore rentré, il m’arrive de monter dans notre chambre et de me planter devant le miroir de notre armoire-penderie – il faut que je lui rappelle de la fixer au mur avant qu’n de ces jours, elle ne m’écrabouille pendant ma contemplation.
Je ferme alors les yeux et je me déshabille doucement, comme personne ne m’a jamais déshabillée. J’ai chaque fois un peu froid ; je frissonne. Quand je suis tout à fait nue, j’attends un peu avant d’ouvrir les yeux. Je savoure. Je vagabonde. Je rêve. Je revois les corps émouvants alanguis dans les livres de peinture qui trainaient chez nous ; plus tard, les corps plus crus des magazines.
Puis je relève doucement mes paupières, comme au ralenti.
Je regarde mon corps, mes yeux noirs, mes seins petits, ma bouée de chair, ma forêt de poils sombres et je me trouve belle et je vous jure qu’à cet instant, je suis belle, très belle même.
Cette beauté me rend profondément heureuse. Terriblement forte.
Elle me fait oublier les choses vilaines. La mercerie un peu ennuyeuse. Les parlottes et le loto de Danièle et Françoise – les jumelles qui tiennent le salon Coiff’ Esthétique voisin de la mercerie. Elle me fait oublier les choses immobiles, cette beauté. Comme cette ville épouvantable, sans aéroport ; cette ville grise d’où l’ont peut ne s’enfuir et où personne n’arrive jamais, aucun voleur de cœur, aucun chevalier blanc sur un cheval blanc.
Arras. 42 000 habitants, 4 hypermarchés, 11 supermarchés, 4 fast-foods, quelques rues médiévales, une plaque rue du Miroir-de-Venise qui indique aux passants et aux oublieux qu’ici est né Eugène-François Vidocq le 24 juillet 1775. Et puis ma mercerie.
Nue, si belle devant le miroir, il me semble qu’il suffirait juste de battre des bras pour que je m’envole, légère, gracieuse. Que mon corps rejoigne ceux des livres d’art qui traînaient dans la maison de mon enfance. Il serait alors aussi beau qu’eux ; définitivement.
Mais je n’ose jamais.
Le bruit de Jo, en bas, me surprend toujours. Un accroc dans la soie de mon rêve. Je me rhabille à la va-vite. L’ombre couvre la clarté de ma peau. Je sais la beauté rare sous mes habits. Mais Jo ne la voit jamais.
Une fois, il m’a dit que j’étais belle. Il y a plus de vingt ans et j’avais un peu plus de vingt ans. J’étais joliment vêtue, une robe bleue, une ceinture dorée, un faux air de Dior ; il voulait coucher avec moi. Son compliment eut raison de mes jolis vêtements.
Vous voyez, on se ment toujours.
Parce que l’amour ne résisterait pas à la vérité.

Résumé

Jocelyne, dite Jo, est mariée à Jocelyn Guerbette. Elle s’occupe de son père qui, toutes les six minutes, oublie tout de sa vie.
Jo est mercière. Son mari fabrique des glaces.
Ils ont eu un garçon et une fille. Et un ange.
Jocelyne crée un blog qui connaît rapidement un énorme succès. Avec ses amies jumelles, elle rêve d’amour et de plaisirs. Si les deux sœurs jouent toutes les semaines au loto, Jo économise pour acheter un écran plat, une cheminée et l’intégrale de James Bond dont rêve son mari.
Un jour, Jocelyne croule sous l’argent. Alors la mercière se met à faire des listes. Celles de ses besoins. Celles de ses envies. Celles de ses folies. Et…

Avis

Je n’avais jamais goûté l’écriture de Grégoire Delacourt. J’ignorais même que ce Valenciennois d’origine était auteur !
Non seulement cet homme est un écrivain mais en plus, il a été capable de se glisser dans le corps et dans la tête d’une femme pendant tout un roman. Jusqu’alors, seul Guy de Maupassant avec Une vie avait réussi à m’émouvoir à ce point !
Pas de phrases alambiquées, des mots simples pour décrire la vie de Jocelyne Guerbette. Et quel parcours bouleversant que celui de cette femme ! Etre ou paraître ? Tel est le choix auquel Jo la mercière va être confrontée quand du jour au lendemain elle va se retrouver avec une énorme somme d’argent. Avec lucidité et courage, elle va enfin oser devenir maître de sa vie.
Merci pour ce très beau portrait féminin, Grégoire Delacourt ! Vous êtes une vraie femme !


La liste de mes envies, Grégoire Delacourt, éditions JC Lattès 16 €

 

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