Contretemps de Charlie Smith : l’amour exacerbé

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard

Charlie Smith est l’auteur de six romans et de sept recueils de poésie. Il a été lauréat de nombreux prix littéraires. Contretemps signe son retour après dix ans d’absence. Il partage sa vie entre New York et Key West.

Extrait :

J’étais revenu d’Indonésie l’année précédente, hâlé, avec une légère accoutumance à la drogue, affecté d’une mycose sous les ongles, et après avoir reçu mon avis de réforme de l’armée me classant comme indésirable, je passai six mois à me balader en Europe avec mon copain de lycée Henry Devine, ancien infirmier chez les Bérets verts, qui avait été rapatrié dingo du Vietnam. Un soir, défoncé à Istanbul, peu après que ses cheveux avaient pris feu et que je les avais éteints de mes tendres mains – tandis que nous étions allongés sur le balcon de notre hôtel, regardant à l’est en direction des lumières fumeuses du quartier Bazine – Henry posa sa tête sur mon épaule – je sentis l’odeur de sa chevelure roussie, une odeur de plumes de paon brûlées – et me dit : « Est-ce que tu te remettras un jour avec Alice ? »
Je fus légèrement pris au dépourvu. Son nom n’avait pas été prononcé depuis un certain temps. « Non, mentis-je. Je pense que je préfèrerais braconner dans ma propre bave. » Alice et moi avions été amoureux dès l’enfance, puis amants à un jeune âge, mais nous nous étions séparés – explosés, bouleversés, fulminés, badaboumés, serait-il plus juste de dire – avec raison de notre propension aux disputes à mort façon scorpions et d’une sale affaire dans laquelle elle et sa sœur m’avaient fait arrêter pour malfaisance, tant générale que spécifique. Je dis séparés, mais le terme n’est pas approprié. Nous nous étions l’un et l’autre mis immédiatement ensemble, à distance. Ensemble par l’esprit. Parfois comme une idée derrière la tête, parfois devant. Elle était toujours quelque part, en circulation.
«  Elle habite dans une ferme musicale, c’est ça ?
– C’est comme ça qu’ils l’appellent, ouais.
– Ranch Rock and Roll – celui-là, hein ?
– Avec son mari.
– On le connaît, non ?
– Il était au lycée.
– Je me souviens. Je ne pense pas qu’il soit prêt à laisser tomber.
– Oh, il en aura bientôt assez d’elle.
– Et elle, alors ? »
Il m’adressa un grand sourire, un de ceux qui en savaient long sur les délices à venir, et ne dit rien.
«  Allez.
– Ne t’en fais pas.
– Tu veux dire qu’il existe entre nous une charge si puissante qu’aucune complication d’ordre uniquement humain ne peut nous tenir écartés l’un de l’autre. Une absurdité de ce genre ?
– Vous êtes liés l’un à l’autre, vous deux.
– Liés ?
– Bien sûr. Faits l’un pour l’autre. C’est une question d’esprit.
– Pauvre de moi.»
Mais j’aimais toute cette histoire de destinée, ou de moins croyais l’aimer. Le destin – l’idée d’en avoir un – exonérait de toute responsabilité, et même d’avoir à rendre des comptes, ce que je désirais de tout cœur, désespérément. Selon cette philosophie, peu importe ce que vous faisiez – vous pouviez déconner à pleins tubes – les choses répondaient à une nécessité. C’est parce que j’étais absolument convaincu du contraire que je me trouvais attiré par cette approche comme philosophie. Ce que je croyais vraiment, c’est que la moindre petite chose que je faisais avait un sens et ce sens était sinistre. Je me considérais comme un enfoiré de première. Aussi aimais-je entendre que d’une certaine manière j’étais tiré d’affaires, ce que l’analyse de Henry semblait signifier.
Nous prîmes un taxi jusqu’au bureau American Express et je rappelai Alice. Elle était chez elle cette fois-ci. Mais c’était le milieu de la nuit – peut-être pas le milieu, mais elle était déjà au lit. J’eus droit à sa voix endormie.
« Alice, dis-je en retenant mon souffle, comment vas-tu ?
– Billy», dit-elle. Puis une pause. Puis: «De quel endroit sordide m’appelles-tu maintenant ?
– Du nez de l’Orient. Et comment ça maintenant ? Je ne t’ai pas appelée.
– Bien sûr que si. Tu appelles tout le temps. Où es-tu ?
– Je suis à Istanbul, au bureau American Express. J’y suis avec Henry.
– A Istanbul tu as décidé d’implorer mon pardon ?
– Ouais. Qu’est-ce que tu en dis ?
– Je suis endormie.
– Quelle heure est-il ? »

Résumé

Billy et Alice s’aiment depuis que la belle a 6 ans. Leur amour est fou, passionnel et destructeur. Pourtant, tous les deux ne peuvent pas vivre séparés très longtemps.

Avis

Contretemps est « l’un des romans américains les plus ambitieux et inventifs qui soient ». Je suis entièrement d’accord avec cette assertion.
Sous la plume de Charlie Smith et donc du traducteur, Nicolas Richard, ce roman d’amour à mort devient un long poème shooté aux héroïnes  – Alice et la drogue.
Lecteurs, oubliez le temps si vous plongez dans cette histoire, il est aussi distordu que les personnages sont ahurissants ! Des rues d’Istanbul au désert du Mexique en passant par l’Indonésie et le sud de la Floride, vous allez percuter les métaphores envoûtantes de Smith qui joue avec la langue comme Billy et Alice jouent avec leurs vies : un travail d’orfèvre en écriture tout simplement fascinant.
Je déconseille fortement ce roman à celles et ceux qui sont fleurs bleues.

Contretemps, Charlie Smith et Nicolas Richard, éditions Gallimard, 384 pages 25 €

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