Back Up de Paul Colize : latitude rock’n’roll !

Paul Colize vit à Waterloo, près Bruxelles. Back Up est son huitième roman.

Extraits

1

Un joli petit oiseau

[…]
Larry Speed, de son vrai nom Larry Flinch, était le fondateur et le leader de Pearl Harbor, le groupe de rock qu’il avait formé trois ans auparavant, alors qu’il vivait encore à Battersea, un quartier de la banlieue sud de Londres.
Enfant illégitime, il n’avait pas connu son père, un coureur de jupons qui avait disparu du jour au lendemain, peu avant sa naissance. Il avait passé son enfance et la majeure partie de son adolescence au second étage d’une modeste maison de Queenstown Road, choyé par une mère omniprésente qui l’idolâtrait. Durant près de vingt ans, les quatre gigantesques cheminées de la centrale électrique construite sur le versant de la Tamise lui avaient servie d’horizon.
A l’inverse du mythe qui veut qu’un bassiste de rock soit un bagarreur intrépide, prompt à passer à tabac le premier contradicteur venu, Larry était un blanc-bec chétif, au visage émacié, au teint maladif et au courage limité.
Sous l’impulsion de sa mère, il avait suivi des cours de solfège et appris le piano à l’âge de huit ans. Quatre ans plus tard, il était passé à la guitare jazz, pour rapidement basculer vers la basse et suivre les pas de son modèle de l’époque, Charlie Mingus. De sa formation classique, il avait conservé la rigueur et la précision. Il affirmait avec le plus grand sérieux que les lignes de basses les plus abouties avaient été composées par Jean-Sébastien Bach deux siècles auparavant et que personne ne l’avait surpassé depuis, sauf Jack Bruce.
Introverti, taciturne et misanthrope, il masquait son mal de vivre derrière un sourire cauteleux et des sarcasmes assassins.
Il subissait néanmoins de saisissantes métamorphoses lorsqu’il entrait en scène. Il devenait alors excentrique, enjoué et se mettait à gesticuler comme un forcené.

Peu avant seize heures, il arriva au Punta Negra, un hôtel flambant neuf perché sur une petite péninsule de la Costa d’en Blanes, à une vingtaine de kilomètres de Palma.
Il prit possession de sa chambre, ouvrit sa valise et en étendit le contenu sur le sol.
Une demi-heure plus tard, il fit son apparition à la piscine de l’hôtel où sa peau fatiguée, ses longs cheveux noirs et sa chemise à franges, ouverte sur son torse décharné, détonnèrent avec le hâle et les rondeurs des vacanciers allongés sur les chaises longues. Pour ajouter au contraste, ses bras étaient chargés de tatouages dont le plus explicite louait les bienfaits de la fellation.
Les clients de l’hôtel échangèrent des propos à mi-voix en l’épiant du coin de l’œil. Indifférent aux regards suspicieux, Larry s’accouda au bar et commanda une bière qu’il vida d’un trait. Déconcerté par le prix dérisoire qu’il lui fut réclamé, il décida de passer à la vitesse supérieure et relança au gin coca.

Vers dix-huit heures, alors que le soleil commençait à décliner, il avait avalé assez d’alcool et offert suffisamment de pourboires au barman pour s’enquérir des possibilités de divertissements plus pimentés. Ce dernier lui apprit que Majorque disposait au quinzième siècle d’un bordel public dont la dextérité des pensionnaires attirait les marins à vingt mille lieues à la ronde. D’après ses dires, l’attachement au travail bien fait s’était conservé au fil du temps. Il lui vanta entre autres le Mustang et le Bora Bora.
[…]
Lorsque la mère de Larry appris son décès par téléphone, quelques heures plus tard, elle fit couler un bain chaud, s’y plongea avec une photo de son fils et s’ouvrit les veines.
Pendant que la vie quittait son corps, elle fredonna les couplets de Hush Little Baby, la berceuse qu’elle lui chantait durant les premières années de sa vie.
[…] 

2

La brume

Dieu me pardonnera-t-il ce que j’ai fait ?

Lui connaît la vérité. Il sait que je n’ai pas voulu cela. Ce qui est arrivé n’est qu’un malheureux concours de circonstances.

Dieu croira mon histoire, cette histoire dont les hommes n’ont pas voulu, cette histoire dont les pages ont disparu et que je retourne sans cesse dans ma tête pour éviter que les détails ne s’évanouissent dans la brume.

X MIDI

L’appel arriva au service d’urgence à 18 h 12.
Une femme signala qu’un piéton avait été renversé par une voiture sur l’avenue Fonsny, à proximité de l’entrée de la gare du Midi.
Le préposé lui posa les quelques questions susceptibles d’évaluer la gravité de la situation.
– Y a-t-il d’autres blessés ?
– Non.
– Est-il conscient ?
– Je ne pense pas.
– Est-ce qu’il bouge ? Est-ce qu’il remue les jambes ou les bras ?
– Pas à première vue.
– Il déclencha aussitôt le dispositif d’intervention.
[…]
Aux environs de minuit, un policier vint aux nouvelles. Aucun papier n’avait été trouvé. Seule l’une des aides-soignantes avait relevé un indice, quelques données griffonnées au marqueur sur sa main gauche : A20P7.
Le policier haussa les épaules.
– Avec ça, on n’ira pas loin. On va attendre quelques jours pour voir s’il y a un avis de disparition qui correspond, à part ça, il n’y a pas grand-chose à faire.

Le lendemain, à l’ouverture du secrétariat, l’employée administrative remplit la fiche d’enregistrement et mentionna que le sujet avait été admis à l’hôpital le jeudi 11 février 2010, à 18 h 45.
A l’emplacement du patronyme, elle inscrivit X Midi.

Résumé

1967
L’aviation américaine bombarde Hanoï.
Les Beatles signent leur chef d’œuvre.
Des jeunes découvrent le LSD.
A Berlin, un homme cherche son chemin sous la pluie.
Des hommes vont mourir.
2010 Bruxelles
Un inconnu est renversé par une voiture et sombre dans le coma.

Avis

Choisir de mener un récit à trois voix, il faut déjà oser.
Paul Colize l’a fait.

Mêler sans s’empêtrer des anecdotes croustillantes sur le monde du rock (de sa naissance à nos jours), des évènements historiques, la descente aux enfers de plusieurs personnages et la CIA, il faut encore plus oser.
Bien sûr, Paul Colize l’a fait.

Réussir ensuite à tenir le lecteur en haleine jusqu’à la dernière ligne alors que le personnage principal ne sort pas de sa chambre d’hôpital, le tout en ayant une écriture fluide où le noir côtoie un humour jamais vulgaire, il faut être sacrément doué.
Paul Colize l’a parfaitement réalisé.

J’en déduis que non seulement cet écrivain n’a pas froid aux yeux mais qu’en plus, il est bourré de talent ! Lecteur, quel que soit ton sexe, à toi d’oser !
Back Up est un polar à acheter, à lire et à offrir sans modération !

Back Up, Paul Colize, éditions La Manufacture de Livres 19,90 €

 

 

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