GRÂCE… POLTERGEIST FAÇON BERTHOLON

Grâce est le quatrième roman de Delphine Bertholon, née en 1976 à Lyon.

Extraits

Moje Kochanie,

Quand rentres-tu ?

Je t’écris mais nulle part où envoyer, nulle part dans ton monde sans boîte aux lettres, tes voyages, le travail je sais bien mais ce soir, il faut que je te parle. Tout à l’heure, je t’ai parlé dans mon lit, je t’ai parlé comme on parle à Dieu, mais ça ne marchait pas. De toute manière, c’est bien pour moi d’écrire dans ta langue, en attendant ta langue pour de vrai. Je le fais sur la vieille machine Remington, j’adore le bruit, il va bien avec les pierres dorées de la maison ; ça résonne dedans et je me crois écrivain comme ceux des films U.S.
Je t’écris parce que j’ai un sentiment pour quelque chose à venir, un sentiment mauvais. Toujours, je sens les choses arriver. Quand j’étais enfant, j’ai su que grand-père allait mourir avant qu’il meure, juste avant, presque au moment om, j’ai senti un grand froid et comme si on m’étranglait, j’ai senti deux mains autour de mon cou aussi bien que je sens les tiennes sur ma peau quand tu vas et viens, je crois que j’ai su car Dziadek et moi, on était comme les doigts de la moufle. Je ressens le froid et c’est pour moi, cette fois. Elle sait. Rien dit, rien montré, mais je suis sûre. Elle sait.
On le fera ? On le fera, partir ? On le fera ?
Ici, tout va. J’aime beaucoup tes petits, même si Lise parfois, je t’ai dit déjà, me fait peur avec ses grands yeux en pièces d’argent.
J’attends la Noël, parce que tu seras là, revenu, et je me demande si toutes ces personnes que tu vas voir à travers les routes ont besoin de toutes ces choses que tu vends à travers les routes. Chez nous, en Pologne, mon père était menuisier. Lui, les choses qu’il vendait étaient des choses qui servent. Tous, on a besoin de chaises où poser les fesses pour ne pas être debout tout le temps et des tables pour dîner et des garde-manger et des bancs et des chevaux à bascule aussi, on en a besoin. Il en avait fabriqué un pour mon anniversaire de six ans, avec la ficelle en forme de crin. Il avait dessiné des taches grises sur la robe alezane, mais son museau était bleu, comme pour pas que je croie que c’était un vrai cheval, comme si j’étais idiote. Un jour, mon voisin l’a cassé en montant dessus debout, c’est ce que font les garçons ; Nathan aussi parfois casse les choses de Lise et Lise pareil, sauf que Nathan c’est pas exprès mais Lise, toujours.
Ta fille et ta femme, elles se ressemblent, le blond cendre et le regard métal.
Quand rentres-tu ? Je sais, tu as téléphoné hier mais bien sûr, je n’ai pas pu demander. Si seulement elle n’avait pas été à la maison, si j’avais décroché, moi, pas elle… Depuis que la cabine est cassée, c’est comme si j’allais fondre de chagrin tous les soirs, à la place du moment où je descendais là-bas, attendre la sonnerie dans les parois de verre, et j’entendais ta voix et tu me faisais rire et après, tout était possible et joyeux jusqu’à ton vrai retour. En remplacement, j’écris. Si tout va bien, cette lettre, tu ne la liras pas. Mais j’écris car je perçois le froid comme pour Dziadek et je me sens malade. Si je ne suis pas ici quand tu vas revenir, alors c’est que j’ai raison, et cette lettre je la laisse dans notre cachette, tu sais où, sûrement tu penseras à aller voir, j’espère, et tu sauras que je ne t’ai pas abandonné.
Peut-être que je dis n’importe quoi, peut-être je déraille comme les trains car tu me manques trop, il fait très froid et je prépare une maladie, je suis « lessivée » comme tu dis toi, ça me fait rire, je t’imagine grand drap que je tords dans mes mains pour t’égoutter et toujours, tu sais, oh, c’est bête, je pense à ça quand on le fait, quand il y a nos sueurs l’une dans l’autre, je ferme les yeux et tu deviens un drap tellement doux, alors entre mes mains j’essore, plus fort, je serre et je t’essore, et ta sueur, c’est une lessive en forme d’amour.
On le fera ? S’enfuir ?
Quand tu n’es pas là, toutes les choses dont je suis sûre quand tu es là deviennent des doutes et des ombres, des grands oiseaux noirs au-dessus de mon lit qui me piquent la figure ;
Demain j’espère, tu téléphoneras encore, et je décrocherai car elle sera chez le coiffeur pour se faire belle à ton retour.
Je ne ferai rien de spécial, à ton retour. Je serai juste ici, et je t’attendrai.

Kocham cie.
C.

Dès que je passai le seuil de la maison, je sus que quelque chose n’allait pas. Peut-être était-ce le regard de ma sœur, et sa façon de ne pas même se lever du rocking-chair pour nous saluer, obligeant les enfants à progresser vers elle à pas lentes, vaguement apeurés comme chaque fois avec leur tante. Ils l’embrassèrent du bout des lèvres puis déguerpirent dans le parc, à croire que le carrelage rouge leur brûlait les pieds.
Plus certainement, l’effet me vint du coin gauche du salon, ce coin que je voyais qu’une fois l’an mais toujours semblable, orné d’un sapin trop grand pour la pièce, le faîte recroquevillé contre le plafond, grotesque, comme si ma mère n’avait jamais le compas dans l’œil – à se demander si elle ne faisait pas exprès depuis le temps, et mesurer, Grâce, tu n’y as jamais pensé ?!

Résumé

En 1981, Grâce Marie Bataille vit avec ses deux enfants, dans une vieille et grande maison, dans un petit village bordelais. Son mari est toujours sur les routes. Lorsqu’elle reprend son travail, une jeune fille au pair polonaise vient habiter avec eux.
En 2010, Nathan, son fils, vient passer Noël, comme tous les ans. Mais cette fois, tout semble différent.

Avis

Alternant les flashs back en 1981 avec les scènes du présent, Delphine Bertholon installe petit à petit une atmosphère trouble et angoissante dans un récit à une voix, celle d’un fils qui découvre quelle femme a été sa mère. Nul doute que le lecteur se surprendra à sursauter s’il entend de légers bruits dans sa maison, la nuit. Car Grâce a des parfums de Poltergeist.

Pourtant, ce n’est pas un roman d’horreur. Grâce est un roman où l’amour, sous toutes ses formes, est présent tout autant que les mensonges, les non-dits et les secrets. Et la mort aussi. Grâce pourrait être un hymne à la vie, la vie malgré tout.

L’écriture est forte et imagée, la psychologie des personnages très bien étudiée. Grâce est un thriller psychologique mené d’une main de maîtresse ! Le suspense est garanti jusqu’à la dernière scène.

Cabine commune, Twist, L’effet Larsen et maintenant Grâce. Un parcours sans faute. Vive Delphine Bertholon !

Grâce, Delphine Bertholon, éditions J-C. Lattès 393 pages 18 €

 

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