HIRSH SAWHNEY présente DELHI NOIR : FRISSONS GARANTIS !

DELHI NOIR est un recueil de quatorze nouvelles.
« Ces quatorze histoires recouvrent tout Delhi, des endroits connus comme le Jantar Matar ou les Lodhi Gardens, jusqu’aux quartiers hors des sentiers battus comme Gyan Kunj et Rohini. Elles dessinent une carte alternative de la ville, révélant ses coins les plus sordides et ses promesses illusoires, une Delhi qui jusqu’à maintenant n’existait que dans vos cauchemars. »
Hirsh Sawhney

Hirsh Sawhney est journaliste et critique littéraire. Il écrit dans de nombreux journaux, dont la New York Times Book Review, le Times Literary Supplement et e Guardian. Enseignant à Rutgers et à l’université de la ville de New York, il partage son temps entre Delhi et Brooklyn.

Extraits choisis

DELHI RIDGE
DERNIER ENTRE, PREMIER SORTI, IRWIN ALLAN SEALY

Un homme sensé serait rentré directement chez lui en entendant le tube de néon péter, mais ma femme dit que je suis un type sans jugeote – ça doit être vrai vu que je fume et que je conduis un rickshaw motorisé -, et je suis allé voir.
Pour être franc, un homme sensé aurait décroché sa licence de communication et se serait lancé dans le marketing, mais je m’étais dit : Pas de travail de bureau pour moi, pas de patron pour Baba Ganoush. Et ça me semblait la vie rêvée à cette époque, et ça l’est encore certains jours, peut-être même de nombreux jours. Mais conduire un rickshaw comporte ses propres pièges, et il est toujours tentant d’essayer de trouver un dernier client, un seul, et c’est celui qui vous emmène au diable – quand ce n’est pas directement dans les emmerdes.
Et Dieu sait s’il y a assez d’emmerdes chaque jour dans les rues de Delhi. Trois roues, ça n’est pas ce qu’il y a de plus stable quand ça commence à tanguer dans la voiture. C’est mieux que deux, pourrait-on dire à la rigueur, et encore, pas toujours. On voit des trucs sur la route qu’on aimerait oublier et quand il y a de la tôle froissée, c’est celui qui a le moins d’acier qui perd toujours. J’ai vu des accidents de deux-roues où le casque n’avait servi à rien sur une tête coupée. « Putain de bus de la Blue Line ! » gueulent les gens, et moi avec, mais la force fait loi dans la jungle.
« Restez à l’intérieur », je dis à mes passagers, et ils obéissent. (Comme si ça faisait une différence en cas de collision avec un bus.) Mais un pare-brise enveloppant – c’est mieux que rien – même si les bosses commencent à faire tout le tour de ma bhavra, mon abeille. Je l’ai surnommé comme ça, l’Abeille, du temps où elle était encore noire et jaune, avant de prendre cette teinte verdâtre.
On peut considérer que je suis propriétaire de cette bourdonneuse. J’ai remboursé la majeure partie de mon emprunt à la Penjab National Bank, et je peux habituellement rentrer chez moi vers neuf heures, parfois dix. Je commence tôt le matin avec les gamins qui vont à l’école : j’entasse douze monstres les uns sur les autres, sur un petit banc en bois démontable, les sacs accrochés dehors. Et je ne travaille pas toujours le soir. J’ai mis un peu de fric de côté grâce à des dépôts mensuels à la PNB. Si je tire trop de fric sur mon compte courant, ils en prélèvent automatiquement le montant sur le prochain dépôt : dernier entré, premier sorti.
La plupart du temps, je porte une veste safari en polyester blanc pour bosser. Pas pratique, je sais, et ma femme ne se prive pas de me le rappeler, bien qu’elle trouve secrètement qu’elle me va bien. Pas de stylo dans la poche, ni de peigne. De bonnes sandales en cuir, pointure 45, et je ne m’assieds pas à moitié en tailleur quand je conduis. C’est déjà suffisamment difficile de se plier en deux pour se glisser sur le siège conducteur. Pas d’images pieuses accrochées en haut du pare-brise, juste deux posters à l’arrière : Shah Rukh d’un côté et Deepika de l’autre. J’ai remarqué que les hommes s’asseyent toujours contre ma Deepika grandeur nature, dans son négligé noir qui affole le monde. Les femmes se pelotonnent de l’autre côté, contre le King de l’écran.
Quoi qu’il en soit, cette nuit-là, je roulais parmi le flot serré des voitures le long de Mall Road, dans le quartier de Civil Lines, à la recherche d’un dernier client, quand l’idée de retrouver la tranquillité sur University Road m’a soudain attiré vers le Ridge. J’ai laissé derrière moi la course à l’échalote et j’ai filé le long de l’université, à fond, le moteur ronflant. Les murs sont plus hauts qu’à l’époque où j’étais étudiant – peut-être que ça veut dire quelque chose, ne serait-ce que j’ai rapetissé. J’ai éteint la stéréo. J’ai été l’un des premiers à installer une chaîne hi-fi, le siècle dernier, quand le véhicule était neuf. J’avais toujours une cassette qui passait en boucle, pour noyer les bruits de la journée sous le chant d’un soufi gras du bide. Maintenant, les nuits, on préfère écouter le silence, quand on peut.
[…]
Ce soir-là, donc, j’étais garé devant les portes de l’université et j’allais regarder ma montre quand le tube de néon au-dessus de ma tête a pété. Peu de bruits nocturnes sont aussi effrayants, aussi glaçants. Après tout, un tubé néon est un objet que l’on transporte avec un soin particulier quand on doit le faire, en le posant debout, à côté de nous. Comme un jumeau idéal de notre corps, doux, sans couleur et fragile. Il se brise en une cascade blanche et tremblotante, avec un bruit du ciel qui s’ouvre. Si l’esprit avait une substance, il exploserait ainsi, comme un halètement ou un cri. Et c’est le son que j’ai entendu, il était terrifiant mais aussi, comment dirais-je, il semblait m’appeler.
Je me suis redressé sur mon siège et j’ai regardé le Ridge, scrutant l’obscurité. C’était par curiosité, bien sûr, mais j’étais aussi un peu ensorcelé par ce bruit bizarre. Une minute plus tard, j’ai cru entendre une sorte de cri, une douleur humaine. Je n’ai pas réfléchi. J’ai démarré le rickshaw, foncé de l’autre côté de la route, zigzagué entre les barrières qui bloquaient la circulation et remonté la colline dans la direction du hurlement.
J’ai alors entendu un bruit de cours, le flap-flap-flap de semelles de cuir bon marché. Je me suis arrêté, j’ai coupé le moteur et j’ai attendu. C’était un jeune homme et il fonçait droit sur moi. Non pas parce que ma faible loupiotte était éteinte, mais parce qu’il dévalait la pente et qu’il s’est servi du véhicule pour freiner. Il a heurté le pare-brise de plein fouet et est resté là, plié en deux, à bout de souffle. Même dans le rayon pâlichon de mon phare, je pouvais voir qu’il saignait. Son visage était entaillé et il avait l’air effrayé. Tellement effrayé qu’il avait perdu la parole et qu’il ne pouvait que pointer du doigt la direction d’où il était venu.
[…]

PAHARGANJ
L’AUNTY DES CHEMINS DE FER, MOHAN SIKKA
* adaptée au cinéma par le réalisateur indien Ajay Bahl. Sortie 2012

[…]
Elle défit le cordon et le pantalon tomba comme un rideau. Je me rappelai les culottes informes de ma sœur cadette qui pendaient sur la corde à linge. Celle de Sarika était noire et minuscule, avec de la dentelle, contrastant avec sa peau claire. A part la largeur de ses hanches, sa silhouette était plus fluette, plus garçonne que je me l’étais imaginée.
Elle me tourna le dos.
« Lève-toi », m’ordonna-t-elle, brisant net l’illusion de fragilité. Elle passa les bras derrière son dos. « Détache-moi ça. »
Je m’occupai de l’agrafe de son soutien-gorge du mieux que je pus. Le regard qu’elle me lançait par-dessus sons épaule était plein de dérision.
Elle m’ordonna de m’allonger, s’agenouilla sur moi et commença à me défaire ma ceinture et mes boutons. Une fois mon slip ôté, elle dit : « On dirait que tu n’as pas trop peur. Pendant une minute, j’ai cru que tu n’étais pas un vrai homme. Maintenant, je vois que tu es très… enthousiaste. »
Elle guida mes mains vers des endroits que je n’imaginais chez une femme que les yeux fermés. Mes doigts tremblants dessinèrent les orbes de ses seins. Ils luisaient de sueur, et leur façon de se soulever et de pointer rendait ma mâchoire douloureuse de désir. Ses tétons n’étaient pas beaucoup plus grands que les miens, mais ils étaient plus sombres et plus durs. Dns ma bouche, ils avaient un goût de caoutchouc rigide et salé. Une ligne de poils noirs descendait du milieu de son ventre vers une obscurité d’un genre différent entre ses jambes.
Elle fut assez gentille pour me laisser me rattraper après mon premier effort maladroit, mais avant cela, elle téléphona à ma bua. Nous étions tous les deux nus.
[…]
A la nouvelle année, ma liaison avec Sarika reprit. Si elle était au courant de ce qui se passait dans ma famille, elle ne me posa pas de questions. Après notre troisième rendez-vous en janvier, elle me tendit cependant un papier avec le prénom d’une dame et son numéro de téléphone. Je la regardai sans comprendre, et elle dit : « Tu veux te faire un peu de fric, non ? »
Je compris sa proposition. L’aunty du papier paierait pour des petits services, néanmoins importants. Si j’étais à la hauteur, il y aurait d’autres boulots.
L’aunty avait une voix agréable quand je l’ai appelée en utilisant le téléphone de Sarika. Elle me donna rendez-vous pour le jour suivant. Son bungalow se trouvait sur Doctor’s Lane, près du Gol Marlket.
Sarika me fit un grand sourire.
« Reviens vite après et raconte-moi ce qui s’est passé. » Puis elle sortit un peu d’argent et me dit d’un ton sévère : « Achète-toi un nouveau maillot de corps avant d’y aller. Tu utilises régulièrement un déodorant ? »
Je ris. C’était comme ça qu’elle me parlait, après avoir fait intensément l’amour pendant une heure. J’essayai de l’embrasser, mais elle eut un mouvement de recul face à mon ardeur et me repoussa.
Mon ardeur m’avait bien quitté quand je revins de Doctor’s Lane pour lui faire mon rapport.
« Sarikaji, dis-je, les lèvres tremblantes, désolé pour le malentendu. Je ne suis pas ce genre de garçon.
– Ah bon ? répondit-elle en levant un sourcil. Tu es quel genre, alors ? »
J’étais venu dans l’intention de l’affronter, mais son assurance hautaine dilua ma résolution.
« L’aunty… elle m’a donné l’argent d’abord. Beaucoup trop, j’ai pensé. Quand elle m’a dit ce qu’elle voulait, j’ai essayé de lui rendre.
– Elle ne m’a pas dit qu’il y avait eu des problèmes.
– Elle m’a obligé à rester, dis-je en frissonnant à ce souvenir. Elle m’a dit qu’elle crierait si j’essayais de partir, qu’elle me ferait battre, comme un voleur.» Je tendis tout l’argent à Sarika. «Prends-le. Je n’en veux pas.»
Elle extirpa quelques billets de la liasse.
« C’est ma part, Mukesh. Considère ce boulot comme un service à la personne pour lequel tu es rémunéré.
– Non !
– Alors ne reviens plus ici, dit-elle froidement. Je ne peux pas me permettre d’avoir des garçons sur lesquels je ne peux pas compter à cent pour cent. Je te donne une chance et tu reviens en pleurnichant et en gémissant.
– Ne dis pas ça, fis-je en bégayant presque. Ma gorge était sèche et serrée.
« Imagine ce que tu peux faire avec cet argent », dit-elle, et elle me tira par le bras jusqu’à la chambre à coucher.
Plus tard, elle contempla les morsures sur ses seins.
« Heureusement que monsieur Khanna n’aime pas le faire avec la lumière allumée. »
[…]

Avis :

Quatorze nouvelles écrites par quatorze auteurs d’origine indienne, toutes traduites par Sébastien Doubinsky.
Par ordre d’apparition : Omair Ahmad, Radhika Jha, Tabish Khair, Irwin Allan Sealy, Ruchir Joshi, Nalinaksha, Bhattacharya, Meera Nair, Siddharth Chowdhury Mohan Sikka, Palash K. Mehrotra, Hartosh Singh Bal, Hirsh Sawhney, Uday Prakash et Manjula Padmanabhan.

Delhi est l’un des sept territoires de l’Inde.
Delhi, officiellement le Territoire de la Capitale nationale de Delhi, est composé de trois administrations : Delhi, New Delhi et le Cantonnement de Delhi.
C’est aussi une métropole cernée de quatre grandes villes (Gurgaon, Faridabad, NOIDA et Ghaziabad) qui possède sa propre Assemblée législative.  
Problèmes d’urbanisation, embouteillage, pénurie des ressources, voilà ce qui caractérise la plupart des sujets qui traitent de cette ville cosmopolite où se côtoient des gens venus de tout le pays.
Ce brassage de multiples groupes ethniques et culturels, d’expatriés du monde entier (160 ambassades) est peut-être à l’origine du pourcentage le plus élevé des crimes par rapport à celui des autres villes de l’Inde dépassant le million d’habitants.
Quel terrain de jeux pour ces quatorze écrivains dont la plupart ont été déjà nommés ou récompensés par des prix littéraires !

DELHI NOIR est un recueil qui entraîne résolument le lecteur derrière la carte postale habituelle. A chaque nouvelle correspond un quartier de cette ville tentaculaire qui n’en finit pas de se déployer sous ses yeux.
C’est noir, épicé et envoûtant. A un point tel qu’à peine la dernière page tournée, l’envie de partir à Delhi est là, bien présente.

DELHI NOIR, dirigé par HIRSH SAWHNEY, traduit par SEBASTIEN DOUBISKY
288 pages 21 € ASPHALTE EDITIONS

A noter :
Playlist du livre en écoute sur le site des éditions ASPHALTE 

Déjà parus : PARIS NOIR, LONDRES NOIR, LOS ANGELES NOIR, BROOKLYN NOIR, MEXICO NOIR, ROME NOIR.

A paraître (7 juin 2012) : BARCELONE NOIR

 

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