LA LIGNE DE TIR DE THIERRY BRUN : BANG ! EN PLEINE TÊTE ET EN PLEIN COEUR

Thierry Brun vit et travaille à Paris. Il est l’auteur de Surhumain.
La ligne de tir sort le 24 mai 2012.

Extrait

Un matin, alors que Jade prenait son petit déjeuner sur la terrasse, son compagnon de villégiature apparut, nu, le visage marqué par la douleur et par la peur. Un jeune homme à l’œil droit maquillé, à la tignasse brune en bataille, en blouson de nylon bleu marine, tenait le courtier par les cheveux et lui enfonçait dans l’oreille le mufle d’un Colt Python 357 Chrome.
– Stop ! exigea l’étrange apparition.
Le mercenaire ne bougea pas. Ses avant-bras restèrent bien à plat sur la table, au milieu des marmelades, des tranches de pain grillé et des tasses de café.
Deux autres types jaillirent de derrière la maison. Le plus petit était aussi le plus maigre. Sa chemise hawaïenne flottait au niveau des épaules. Il portait un chapeau de paille, comme ceux des pêcheurs. Son pistolet Taurus datait des années soixante-dix.
Le second était un baraqué qui exhibait des lunettes à grosses montures. Il brandissait un fusil à canon court. Il palpa Jade avec maladresse et, ne trouvait aucune arme, recula en prenant l’air méchant, puis se tourna vers son boss. Celui-ci tira le courtier à l’intérieur de la villa et commanda :
– Tout le monde rentre !
Jade obtempéra sous la menace. Suivant leur patron, les inconnus enfouraillés, nerveux et méfiants, se déplacèrent en crabe, et à l’instant où ils bouclèrent les volets, le maigre au couvre-chef ridicule allumé l’électricité.
– Assis ! ordonna celui qui menaçait Strobble.
De la tête, il désigna un sofa et une table basse, encombrée de bouteilles vides et d’une vaisselle vieille de plusieurs jours.
Jade obéit en sondant rapidement son gestionnaire de fortune du regard. Celui-ci avait un sourire stupide au coin de la bouche
– C’est quoi ? demanda ce dernier en bégayant. C’est un braquage?
Le jeune homme fardé fit deux pas en avant. Son bras armé partit à la volée et il cassa l’os propre du nez de Strobble avec le canon de son calibre. Celui-ci referma les mains sur son appendice écrasé. Du sang coulait de ses narines déchirées.
Le chef du trio passa ses doigts dans sa chevelure, se désintéressa de Stobble et jeta sur Jade un regard calculateur. Son acolyte aux lunettes l’avertit :
– Lui, je le sens pas. fais gaffe, Bruno !
Le dénommé Bruno ne sourit pas. Il hocha la tête.
– Ah ? Toi, le beau gosse, mets tes paluches sur la table. Voilà, t’es un bon chien-chien, t’es obéissant… Comme ça. Bien à plat.
Le jeune homme se pencha avec vivacité, empoigna un couteau à découper la viande et le planta dans la main de Jade. On vit nettement le réseau tendineux et musculaire céder sous le passage de la lame. L’ustensile demeura fiché dans le bois.
Le mercenaire, bouche serrée, déposa un genou à terre en étreignant son bras harponné à la table. Des larmes perlaient à ses paupières fermées.
– Ça, c’est rien ! avertit le chef du trio en contournant Jade.
Il contempla avec dégoût le courtier qui se tordait au sol et articula en détachant chaque mot :
– Strobble, regarde ton pote a mal. T’as essayé d’entuber plus lourd que toi. Mes patrons ne plaisantent pas.
Le négociateur financier conservait un mutisme prudent. Son regard effaré courait d’un bout à l’autre de la pièce.
– On ne va pas te tuer, si t’es sage, mentit son tortionnaire. Tu dois des intérêts. Alors on prend tout ton cash, ensuite on se barre. Vois ce que j’ai fait à ton ami. Je suis pressé. Tu te lèves, on va au coffre. Grouille!
– Quel coffre ? bredouilla le trader.
Pour toute réponse, Bruno shoota dans son nez déjà martyrisé.
Jade avait rouvert les yeux, une main plaquée sur celle empalée. Il poussa un cri léger puis, ayant retrouvé une respiration régulière, il se redressa, brandit le couteau ensanglanté et pivota en détendant le bras. L’ustensile partit comme une balle dans la direction du costaud au fusil, qui brailla à pleins poumons quand la lame perfora sa cuisse.
Bruno fit feu sans l’ombre d’une hésitation.
Jade, qui achevait sa rotation, évita la projectile, planta une coupe de champagne dans la gorge du maigre au chapeau, puis roula cul par-dessus tête, récupéra le pistolet du gangster, se rétablit sur ses pieds et pressa trois fois la queue de détente du Taurus.
Deux ogives se frayèrent un chemin dans le crâne de celui qui avait écopé du couteau. La troisième, destinée à Bruno, manqua sa cible. Celui-ci haussa les sourcils et proposa :
– Stop ! On arrête les conneries, j’ai rien contre toi. C’était juste les affaires. Cool, on n’est pas obligé de s’entretuer.
– Viens mourir.
Désespéré, présomptueux ou bien suicidaire, peut-être les trois, le survivant du gang chargea Jade qui, demeuré dans sa position initiale dite du cheval – cuisses écartées, tronc droit, épaules alignées, bras tendus -, ajusta posément la silhouette fonçant sur lui.
A dater de ce jour, Strobble jura fidélité à son client, qui lui avait sauvé la vie.
Quelques années plus tard, le courtier fit l’acquisition du manoir Herscher pour le compte de celui qu’il considérait maintenant comme son ami. Cet évènement précipita sa perte.

Résumé

Le commissaire Fratier est sur le point d’être mis en examen. Lié à la pègre nancéenne, le témoignage de son ex-collègue, Loriane Ornec, pourrait le faire tomber.
Seule solution pour lui : éliminer Ornec et son amant, le tueur Patrick Jade. Or la jeune femme a disparu et personne n’a de nouvelles de Jade.
Pour couronner cette déveine, Fratier se retrouve poursuivi par le Syrien Shadi Atassi qui règne sur le crime organisé de Nancy.
Amoureux d’Ornec, Atassi soupçonne Fratier et Jade d’être mêlés à la disparition de celle-ci. Il lance ses hommes à la recherche de la jeune femme pendant que le commissaire pourri envoie une ancienne terroriste éliminer Jade.

Avis

BANG ! BANG ! BANG ! Dans la tête et dans le cœur.
Des scènes courtes, des personnages salement amochés par la vie, un personnage principal psychopathe – Jade – qui attire à lui tous les autres comme un aimant, un manoir isolé quelque part dans la région de Gap, une écriture qui reste lumineuse même dans les moments les plus sombres, voilà ce qui caractérise La ligne de tir.

Je laisserai aux passionnés le soin de débattre sur ce sujet : doit-on qualifier La ligne de tir de roman noir ou de thriller ? Pour ma part, je n’ai pas décroché une seule seconde à partir du moment où j’ai ouvert ce livre. La fin laisse espérer une suite, mais peut-être est-ce l’effet Jade, ce diamant aux mille facettes ?
Monsieur Brun, mes hommages…

La ligne de tir, Thierry Brun, éditions Le Passage 352 pages 18 €

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