La Vie contrariée de Louise de Corinne Royer : quêtes identitaires et devoir de mémoire

Originaire de Saint-Etienne, Corinne Royer est directrice d’agence de communication. Elle est également réalisatrice de documentaires et auteur d’un premier roman, M comme Mohican.

Extrait

[…]
«  Ce matin, La Maligne a donné naissance à quatre chiots. Je les ai installés à l’étage, dans la grange. A l’écurie, malgré la chaleur des bêtes, il fait trop froid. J’ai brodé leurs initiales sur une grande couverture que j’ai nichée entre deux bottes de foin. S pour le petit sauvage, M comme melon pour le joli rouquin, N comme noiraud, B comme blanquette pour la petite toute blanche avec de grands poils au menton et, juste en dessous de ces quatre lettres, j’ai inscrit leur date de naissance.
Une chienne peut parfois avoir des chiots de mâles différents dans la même portée. Je crois bien que La Maligne a commis cet exploit.
Je passe ma main dans son épaisse fourrure. Elle se frotte contre moi, grogne en me léchant le front lorsque j’attrape ses petits. Ça sent le lait et l’herbe sèche, ça sent la vie chaude et battante alors qu’au-dessous tout est figé dans les frimas de l’hiver.
Les chiots absorbent mes doigts dans leur bouche tiède. Je les soulève, les retourne, explore leur bas-ventre tout rose et dégarni, leurs oreilles fripées, leurs bouilles aplaties et plissées. Ils n’ont pas encore ouvert les yeux.
La Maligne pousse de petits jappements, remue la queue, me fait basculer de sa grosse tête aveugle dans le foin qui me griffe les joues. Je ris et je la bouscule à mon tour. A quatre pattes, je lui administre de grands coups de tête dans les flancs. Elle couine, s’échappe, revient à la charge. Elle et moi sommes heureuses de ces vies nouvelles. Et tant pis si les mamelles de la vieille Maligne sont vides. Ici le lait ne manque pas, même en temps de guerre.

La guerre… La guerre sur tous les visages, dans toutes les bouches, dans celle des grands, ce que je serai bientôt. La guerre, ils ont la voix qui grelotte lorsqu’ils en parlent. D’ailleurs, le plus souvent, ils n’en parlent pas, ils la chuchotent, comme des Petits Poucets dans la maison des Ogres.
Moi, je ne vis pas avec la guerre. Pas comme les grands. Elle est autour de moi, mais elle n’est pas en moi. Elle ne me pénètre pas, elle ne m’habite pas. Elle est une étrangère avec sa lourde besace sur l’épaule qui fait une halte sur le trottoir d’en face. Cela fait quatre ans qu’elle trépigne. Je n’aime pas ses façons, sa longue robe de satin noir et la coiffe de veuve qui couvre son large front. Ni les gants dentelés qui courent sur ses doigts. Un jour où elle dormira d’un sommeil profond. Je crois qu’elle est toujours en éveil, sur le qui-vive, prête à bondir. Alors j’essaie de ne pas la regarder, de ne pas m’en occuper. Elle finira bien par passer son chemin.
Il suffit de ne pas lui offrir l’hospitalité et elle ne videra pas son sac, elle ne l’ouvrira même pas. Parce qu’il lui faudrait une place infinie. La place des Marronniers ne lui suffirait pas, ni même le village entier et tous les champs autour.
Ce qu’elle a à déballer, ça a l’odeur du sang chaud et de la chair écorchée. C’est Niels qui m’en a parlé le premier, avec les quelques mots de français que comptait son vocabulaire. Mais ces quelques mots et ses yeux ont suffi pour que je comprenne ce qui se cache vraiment derrière cette guerre et dont je suis pour le moment à l’abri.
Ce dont Niels m’a parlé… Le camp de Westerbock perdu dans la province de Drenthe. Niels sans père ni mère, redoutant son départ pour la Pologne. Et aujourd’hui, dans sa dixième année, des grands yeux désertés et une vie éloignée de sa Hollande natale.

Oui, Niels m’avait raconté. Les immenses baraques à perte de vue, les châlits de fer, les carcasses amaigries promises à l’épouillage… Et cette odeur qui irrite et mouille encore les yeux de Niels lorsqu’il se la remémore. Cette odeur que Niels m’a transmise, elle est pareille à celle qui s’incruste dans l’étable du père Favier, fin janvier, après qu’on a tué le cochon. Niels me l’a dit, cette odeur c’est cela et rien d’autre, sans nuance, une odeur qui amalgame a chair des hommes à celle des cochons. Dans mes narines, parfois je la sens cette odeur, un remugle qui me retourne les tripes à la croisée d’un chemin, me fait vomir comme une enfant malade.
[…]

Résumé

James Nicholson débarque des Etats-Unis au Chambon-sur-Lignon le jour où sa grand-mère française, qu’il ne connaissait pas, meurt.
Il hérite d’un cahier rouge : le journal intime de Louise.
James va demander à Nina, la serveuse de l’hôtel où il séjourne, de le lire. Tous les deux vont découvrir ce qu’il s’est passé pendant la guerre dans ce coin de France.

Avis

Un peu lent à démarrer, La vie contrariée de Louise mêle l’intrigue passée à celles du présent.
Dès lors que le cahier rouge dévoile ses lignes manuscrites, le roman trouve enfin son souffle et toute la palette d’écriture de Corinne Royer se dévoile.
Que de nuances dans sa plume ! Les personnages n’en sont que mieux mis en valeur.

Corinne Royer a pris le parti de la difficulté déjà par le choix technique de l’écriture de son roman, les récits-cadres qui entourent le récit enchâssé, et par celui du thème, les faits historiques. Elle ne juge pas, ne prétend pas avoir écrit des faits réellement historiques, elle raconte une histoire qui fait partie de l’Histoire.
Ainsi, au fil de la lecture du journal intime de Louise, Nina va découvrir à voix haute le passé de son village et en même temps, dévoiler à James l’histoire de sa famille. Comme les anciens villageois ont choisi un jour de résister à l’ennemi en sauvant des enfants juifs plutôt que de pactiser avec lui, la jeune femme va devoir faire face à un terrible choix : dire la vérité à James et aux survivants de cette époque ou se taire à jamais ?
La vie contrariée de Louise, c’est aussi un joli canevas d’histoires d’amour, belles et terribles.

Et par-delà ce roman, c’est surtout pour le lecteur une chance de se souvenir de tous ces anonymes qui ont risqué leurs vies dans les années 40 pour en sauver d’autres.
Simplement bravo et merci, Corinne Royer.

***A noter que les habitants de la commune, Le Chambon-sur-Lignon, et de la région dont il est question dans ce livre, ont été reconnue par le gouvernement israélien comme Justes parmi les Nations pour leur action humanitaire et leur bravoure face au danger. Environ 5000 Juifs ont trouvé refuge à un moment ou à un autre dans ce coin de France.

La Vie contrariée de Louise, Corinne Royer, éditions Héloïse d’Ormesson 240 pages 18 €

 

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