Mise à nu de Thierry Brun, La ligne de tir

Thierry Brun copyright Marc Mameaux

Dans un endroit que je tiendrai secret, Thierry Brun, auteur de La Ligne de Tir, a accepté de répondre à mes questions, sans tabou.

1. Quel déclic a provoqué l’écriture de ce roman, La Ligne de Tir ? Le souvenir d’un film ? D’un fait divers ? Un parfum ? Une chanson ? A quoi vibrez-vous, Thierry Brun ?

Action ! Je plaisante. Quoique… Oui, il y a deux faits divers à l’origine de La Ligne. Mais c’est de la cuisine interne, sans intérêt, à mon sens, et puis très vite j’ai été embarqué par l’histoire.

Il était une fois… Je suis un enfant. Selon moi, il écoute l’histoire avant tout. Celle que lui content ses voix, le soir, avant l’endormissement. Je voulais parler de ça. Ceux d’avant qui sont présents en nous, trop parfois. Ils charrient les amours, les joies, les peines, perdues, retrouvées et hantent nos petites histoires du soir…

On croit agir avec notre libre-arbitre, mais c’est un leurre. On croit avoir tout enduré, on peut souffrir encore. D’autres s’en sont chargés avant notre arrivée…

J’ai souvent visionné le court métrage Toute une vie de Fabien Dufils en écrivant certains passages.

On me dit violence. Okay. J’ai cherché à remplir ce contrat : La violence n’est pas le coup de feu mais l’esprit qui a armé la main. La violence c’est un refus de la réalité de l’autre et elle s’est exercée des années lumières sur le bourreau avant qu’il ne fasse son œuvre de mort. Il n’est que répétition. Ca ne l’excuse en rien.

Violence, peut être, après tout… L’action et l’amour, l’amour détruit par les hommes en armes mais qui agissent sans haine, parce qu’ils sont acteurs de leur société et que d’après eux elle est régie par la violence pragmatique… Dans ce maelstrom, il est étrange de pouvoir s’aimer encore…

Amour et action, oui, je pense qu’ils ont été les déclics. Quant aux parfums, j’y suis très sensible. Chanson : Le Départ de Maissiat.

2. Quand ils apprécient le roman qu’ils viennent de lire, les lecteurs disent souvent « c’était trop court. » Combien de temps avez-vous passé à écrire cette histoire ?

Trois ans. C’était trop court ?

3. D’ailleurs, comment écrivez-vous ? Vous faut-il baigner dans une atmosphère spécifique ? Le silence ? Lisez-vous d’autres polars pendant la construction du vôtre ou, au contraire, vous interdisez vous de plonger dans un roman qui pourrait vous influencer ?

Le silence,  oui, et pour La Ligne de Tir, la musique, ça a été Maissiat, et celle de Rene Dupere avec Pokinoï et Flying Celestial Nymphs par Yu-Xiao Guang pour ne citer qu’eux.

L’écriture face au mur est une formule, mais c’est un bon reflet de la réalité. C’est la meilleure des attitudes me concernant. Et depuis que j’aborde l’écriture comme une nécessité, j’ai peu de temps pour la lecture. A mon grand regret. Une ribambelle de bouquins commencés et ce temps qui file et qui me les ôte des mains. Un ami écrivain, un vrai lui, à qui je réclamais son second bouquin, m’a dit récemment qu’écrire lui devenait difficile, que le soir, ses yeux se fermaient et qu’il n’avait plus de matins. Ces unités de temps ne sont pas anodines.

On est influencé depuis notre naissance, non ?

4. Avez-vous des auteurs fétiches ? Qu’ils soient paroliers, scénaristes ou écrivains ? Si oui, qui vous fait kiffer ? De quelle œuvre existante auriez-vous aimé être le créateur ?

Tout Djian, Bashung, Patti Smith et ses anges. Récemment,  j’ai redécouvert Maurice G. Dantec aussi, celui des débuts, celui de la Sirène et des Racines.  Les Pulps du Fleuve Noir des années 80. Joel Houssin et Kââ m’ont fortement influencé dans le sens où, ils m’ont donné envie. Eux et d’autres, l’envie, toujours. Ca peut paraitre naïf, je ne sais pas, mais si on parle de moteur, de kiff… En voici des faiseurs de kiff. Mais pleins d’autres, des plus contemporains… Je ne peux pas tous les citer.

Et puis la forme, la forme de l’image, des sons et des plages de silence. Je pense à Jean-Pierre Melville, aux opérateurs dont il s’entourait pour créer, à l’héritage revendiqué, déjà, et à ses choix artistiques. Il y a des fulgurances simples dans ses films, presque voulues trop effacées. Comme s’il envoyait un message : là, je te cloue sur place, mais je le fais avec élégance.  Jim Jarmusch a ajouté l’humour au 98e degré avec son Ghost Dog et plus récemment Nicolas Winding Refn en adaptant le bouquin de James Sallis a fait œuvre référentielle avec son Drive… Et c’est une belle réussite.

Et je ne peux pas ne pas évoquer Godard. Lui, c’est un putain de raconteur d’histoire. Le mec qui fait un plan fixe fenêtre sur rue avec les acteurs qui passent et repassent devant la caméra et échangent entre eux sur leur mort à venir… 

Et pour finir, je parle de Claude Sautet. César et Rosalie. En fait tout Claude Sautet. Il m’est arrivé, plus jeune, de laisser sur pause des scènes entières, celles des bistrots, là où se nouent les amours et les déchéances futures.

Je couchais sur le papier ce que je voyais. C’est un sacré exercice. Et s’avouer que je n’y arriverai jamais, filmer ça, comme ça. Filmer ça, comme ça, et avec cette capacité à sublimer un mec qui vide sa tasse de café ou bien qui renverse un peu de bière sur sa chemise, ou bien une femme qui hésite à saluer d’un simple bonjour. Il n’y a pas de mots.

5. Etes-vous un écrivain qui prend des notes dès qu’une idée ou une phrase lui vient à l’esprit ? Effectuez-vous beaucoup de recherches pour construire un roman ?

Je note tout, tout le temps, où que je sois. Je raye, je biffe, et je ne comprends plus ce dont j’ai voulu me souvenir. Jusqu’ici, je n’ai pas rédigé de récit baigné dans l’hyper réalisme. Je ne sais pas faire. Je n’arrive pas à me passionner.

Mon truc à moi : j’essaie de coller au plus près des écueils qui brisent les actes des plus professionnels. Rien de plus excitant à écrire qu’un tueur à qui échappe son arme où un cambrioleur qui foire son casse après des mois de préparations. Ils perdent tout en quelques secondes… La perte m’intéresse plus que la réussite. Ca doit être ça le bouzin.  Après tout.

6. Comme pour Surhumain, les personnages de La Ligne de tir évoluent entre Paris, Nancy et la Savoie. Pourquoi ces choix particuliers ?

Les lieux de la prime enfance. Certainement. Comme mon père était, à cette époque, itinérant, j’ai d’autres contrées dans ma besace.

7. Patrick Jade… Qui est réellement cet être ? Un homme ? Un surhomme ?

Ni l’un ni l’autre, je pense. A vous de me le dire, en fait. Un aveugle qui voit la vie, en tous cas. Du moins qui en a une perception. Il s’est affranchi de son intégrité physique. Quand tu dis ça, tu acceptes l’idée que ce type agira en contradiction avec ce qui régit les reflexes de survie animale. Peut-être est-il une espèce rare et jusqu’au-boutiste de clandestin de la société.

8. Vous semblez avoir une prédilection pour les personnages, hommes ou femmes, cassés par la vie. Qu’est-ce qui vous attire dans ces existences saccagées ?

C’est une résonnance. Pourquoi telle matière, telle couleur, telle note ? Un son dans les doigts. Une glaise que mes mains reconnaissent… C’est organique. Le reste je ne sais pas. Vraiment.

9. A partir du moment où vous savez vers quelle fin se dirigent vos personnages, qui tient les rênes, vous ou eux ? Vivez-vous 24 h/24 avec eux ?

Dès le début ils font ce qu’ils veulent. C’est une sacrée colonie de vacances ! Ils mettent vite le petit boxon et je suis un mono débordé. C’est une idée qui me plait.  Et non, quand j’éteins la bécane, j’éteins tout. Du moins je crois, j’espère.

10. Comment vivez-vous le fait d’apposer le point final ?

… Du moins je crois, j’espère.

Et Thierry Brun de sourire.

Merci à lui.
Merci à nos voisins pour ne pas nous avoir dénoncés. Ou tout du moins, pas encore.

 La Ligne de Tir, Thierry Brun, éditions Le Passage

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