Vienne la nuit, sonne l’heure de Jean-Luc Bizien : manipulation mentale garantie XIXe siècle !

Après La chambre mortuaire et La main de gloire, voici le troisième volet des aventures de Simon Bloomberg : Vienne la nuit, sonne l’heure.

Extrait :

Journal de Simon Bloomberg.

Voilà plusieurs jours que je me laisse aller. L’horizon semblait pourtant s’être éclairci, mais de sombres pensées rôdaient encore, qui n’ont pas tardé à me harceler de nouveau.
Je suis revenu à cet état de mélancolie que je redoutais.

Je nourris quelques inquiétudes légitimes : suis-je encore apte à exercer ? Mon esprit n’est plus voué à la seule recherche scientifique, au bien-être de mes patients. Il est hanté par d’autres sujets. Plus alarmants encore, je suis de nouveau au centre des débats, pour mon plus grand malheur – et au détriment de mon travail, j’en ai bien peur.
J’avais eu la faiblesse de croire que la démarche entreprise avec Gaëtan avait porté ses fruits, je m’aperçois avec tristesse qu’il n’en est rien, que le chemin est encore long jusqu’à la guérison et que de nombreux autres facteurs entrent en ligne de compte.
Mais comment lui en parler ? Comment convier certains de mes tourments à un jeune confrère ? Quel regard portera-t-il sur moi en apprenant les démons qui me rongent ?
Je crains de devoir poursuivre seul cette bataille.
Et je redoute plus encore de ne pas avoir la force de la mener à son terme. Les interrogations sont nombreuses, elles m’ôtent le sommeil.
Bien sûr, il y a la mort de cet homme, le plaisir immédiat que j’ai ressenti, la satisfaction de lui avoir ôté la vie, à la seconde où il pensait exécuter ce pauvre Desnoyers.
A l’évidence, c’est là que naît le problème. Le doute se nourrit de ce sentiment antagoniste de culpabilité et de fierté. Car la question demeure, sournoise, et la réponse que je lui apporte est fluctuante, selon l’humeur du moment. Ai-je tué un homme de sang-froid, ou au contraire ai-je mis un terme aux agissements d’un meurtrier abominable qui aurait laissé derrière lui une longue théorie de cadavres si personne ne s’était dressé sur son chemin ?

Je mesure combien mon discours peut être décousu. Au vrai, mes pensées le sont également, depuis quelque temps.
Sans doute devrais-je me résoudre à tenir le fil précis des évènements ? Les consigner, avec méticulosité, me permettra de les reprendre à posteriori, de les mettre en perspective et d’en tirer les leçons qui s’imposent. M’astreindre à les décrire, sans les analyser sur l’instant. Les laisser comme en jachère.
A n’en pas douter, une telle méthode devrait porter ses fruits.
Car les idées sont comme le bon vin : elles gagnent en profondeur et s’étoffent avec le temps. Encore faut-il faire montre de patience et leur accorder le droit au repos…

Et bien, soit.
Ma décision est prise : je transcrirai les évènements, sans chercher à les comprendre dans l’instant – péché d’orgueil auquel j’ai succombé jusqu’à présent, il me faut l’admettre et faire amende honorable !
J’espère de tout cœur y voir plus clair, quand le moment sera venu – si tant est qu’il puisse arriver un jour.

Par où commencer ?
Cette jeune femme qui m’occupe l’esprit et que je ne peux m’empêcher d’imaginer à mon bras, tandis que nous devisons tous les deux en nous promenant le long des quais ?
Voilà un excellent point de départ, assurément. Il m’obligera à être sincère et à me confier sans détour – n’est-ce pas là le but d’un journal ?
Donc, cette jeune femme est présente dans mes pensées. Force m’est de reconnaître qu’elle y tient une place si particulière qu’il lui arrive de s’imposer au plus mauvais moment, et qu’elle me perturbe dans mon travail.
Mais n’allons pas trop vite : je me suis promis de ne me préoccuper que des faits !
Il m’est arrivé quelque chose d’étrange, ce matin même. Cette « jeune femme » – comment l’appeler autrement ? -, je dois l’avouer, a eu sur moi un effet que je n’ai pas mesuré immédiatement.

Bien sûr, il y a cette histoire – terrible ! – de violence conjugale. J’en ai conçu une grande colère, sans parvenir à me l’expliquer. Qui suis-je, au vrai, pour juger ? Je ne suis là que pour essayer de trouver des solutions, pour permettre à mes semblables de vivre mieux…
Alors que nous allions nous quitter, le phénomène s’est produit. J’ai su que je devais agir, j’ai compris qu’il m’appartenait de me situer dans cette histoire, d’y prendre le rôle qui me revenait ;
L’espace d’un instant, j’ai manqué suffoquer. Qui étais-je pour espérer tenir un rôle dans cette sombre affaire ? Avais-je une place dans sa vie ? Ne devais-je pas demeurer dans ce rôle de thérapeute que je me suis choisi ?
N’allais-je pas, en franchissant cette limite ténue, me placer en contradiction flagrante avec l’éthique des médecins ?

Autant le confesser, tu m’as manqué, Elzbiéta.
Plus que de coutume, je le reconnais.
Ta disparition m’est douloureuse chaque jour, mais ton absence le fut plus encore à cet instant précis. Si tu avais été à mes côtés, les choses auraient été différentes. J’aurais pu te confier mes interrogations, et tu aurais trouvé la solution, j’en suis persuadé.
Hélas, je suis seul aujourd’hui. Il me faut donc affronter cette épreuve sans ton aide précieuse.

Seul, je le suis dans mon bureau au moment où j’écris ces lignes. Probablement ce qui m’autorise, sans fausse pudeur, quelques aveux.
Qu’éprouvé-je pour cette femme ?
Une attirance physique ?
C’est indéniable.
Elle est jeune, elle est belle et sa fragilité me bouleverse. Quel homme ne désirerait pas une telle femme ?
Ce n’est pas la seule raison qui m’attache à elle. Plus j’y songe, et plus je réalise que j’aimerai s la protéger, lui apporter tout le réconfort et l’affection qu’elle est en droit d’exiger.
Ces sentiments naissants sont-ils assimilables à de l’amour ? Sans doute…
Mais comme je m’en veux, à l’instant où j’écris ces mots !

Je me sens si vieux, parfois, que j’ai honte d’éprouver de tels sentiments. Je sais ne pas avoir le droit de ressentir semblables émotions à son égard. Je m’interdirai donc à l’avenir de manifester le moindre intérêt.
Ces sentiments se déliteront d’eux-mêmes.
Ils s’émousseront avec le temps, pour ne plus être qu’un souvenir agréable. De ceux qu’on se remémore avec bonheur et nostalgie.
Je suis aliéniste, et je dois m’en tenir à ce statut. Il faudra mener bataille contre ce trouble qui m’envahit quand je lui parle : si d’aventure elle venait à me démasquer, nos rapports seraient définitivement faussés.

Elzbiéta…
C’est vers toi que mes pensées se tournent maintenant.
Comment pourrait-il en être autrement, toi qui fus la seule que j’ai aimée, de tout mon cœur, de toute mon âme ?
Et puis, tu le sais sans doute, mais je me dois de te l’écrire : je suis séduit parce qu’elle te ressemble.

Résumé :

Paris, fin du XIXe.
Simon Bloomberg, médecin aliéniste, accepte de suivre deux nouveaux patients. Troublé par leurs confessions et ses réactions, le praticien s’interroge : qu’est-ce que la violence ?
Il n’est jamais facile de rester neutre face à des personnes qui vous révèlent leurs côtés sombres et cruels. La quête de Bloomberg va l’entraîner jusque dans les catacombes.

Avis :

A l’instar de Philippe Pinel, aliéniste français (1745 – 1826), le personnage de Simon Bloomberg cherche à comprendre ses patients pour réussir à les soigner.
Qu’est-ce qui pousse une personne à passer à l’acte ? Est-ce que chaque être humain possède une part de violence ? Quels termes médicaux utiliser pour décrire cette perte de raison ? Un médecin peut-il rester neutre en étant à l’écoute de son patient ? Qui ment ? Dans quels buts ? Un aliéniste doit-il faire part des confessions de ses patients à un policier ? Voici les questions qui apparaissent en filigrane du roman.

L’ambiance du Paris de cette époque est si bien rendue que j’avais l’impression de me balader dans ses rues, d’en entendre ses bruits, d’en sentir ses odeurs et d’en voir ses lumières en suivant les personnages dans leurs rares pérégrinations. Car, force est de constater, la majeure partie du roman se déroule dans le cabinet de l’aliéniste ou dans sa maison et dans les catacombes. Faut-il voir dans le labyrinthe de ces souterrains une image de l’esprit humain? Une question à poser, peut-être, à Jean-Luc Bizien lors d’une séance de dédicaces.

Quant aux personnages, si certains sont étudiés avec minutie, d’autres sont juste dessinés, prélude à une suite, j’ose l’espérer.

Au-delà des balbutiements de la psychiatrie – qui signifie encore au XIXe siècle, médecine de l’esprit – et des tâtonnements des praticiens de l’époque parfaitement mis en évidence, Jean-Luc Bizien analyse avec finesse la complexité des réactions de l’être humain quand il se retrouve confronté à la violence.
(Nous ne parlerons pas ici d’ambivalence puisque, d’une part, le terme n’était pas encore inventé et, d’autre part, tous les personnages ne sont pas schizophrènes. La schizophrénie n’était encore pas reconnue pour les mêmes raisons.) 
Attention, lecteurs, cet écrivain vous manipule jusqu’au point final.
Bravo, Monsieur. Et que sonne l’heure de la suite, bien sûr !

Vienne la nuit, sonne l’heure, Jean-Luc Bizien, éditions 10-18, collection Grands Détectives 384 pages 8 € 40

 

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