La mort au crépuscule de William Gay : une quête haletante et initiatrice !

William Gay est né en 1943 dans le Tennessee. Après le Vietnam, il a vécu à New York et à Chicago. Revenu s’établir « au pays » en 1978, il a gagné sa vie comme couvreur, charpentier et peintre en bâtiment.

La mort au crépuscule, son premier roman traduit en français, a reçu le Grand Prix de la littérature policière en 2010 (catégorie étranger) et le prix Mystère de la critique en 2011.

Extrait

Le chariot surgit du soleil accompagné du vacarme de ses roues cerclées de fer tournant sur le schiste, sa peinture gris argent défraîchie enflammée d’orange par la lumière maléfique qui embrasait l’horizon derrière lui, le conducteur, dédaignant la route pour le raccourci de la pente abrupte, à présent debout et tirant les rênes en alternance, serrant le frein d’une seule main jusqu’au moment où les roues se bloquaient et dérapaient puis le relâchant de telle façon que le chariot et l’attelage et lui-même se déplaçaient dans une cacophonie perpétuellement changeante de cris, de vibrations, de grincements et s’ajoutant à tout cela en bruit de fond le perpétuel crissement aigu de l’acier sur la pierre.
Magasin Patton. Un homme au large sourire voulut stopper le chariot en levant le bras mais le véhicule ne s’arrêta pas. Quand il remarqua la cargaison recouverte d’une courtepointe que le chariot transportait, il lança : Qu’est-ce que t’as là-dedans, Sandy ?
Le conducteur se tourna et cracha et s’essuya la bouche et jeta un bref coup regard en arrière mais il n’immobilisa pas le chariot. Des morts, répondit-il. Le chariot poursuivit sa route et disparut comme une charrette fantôme dans la brume vaporeuse qui s’élevait de la rivière.
Quand ils entrèrent dans Ackerman’s Field le chariot et son étrange cargaison entraînèrent à leur suite une collection hétéroclite de gamins et de chiens qui aboyaient et quelques automobiles poussiéreuses au toit arrondi et des lève-tôt déjà sortis de chez eux et suffisamment curieux pour se joindre à la parade macabre jusqu’à sa destination ultime : la pelouse du tribunal.
Avant même d’être descendu du chariot l’homme dit : Amenez-moi le shérif Bellwether jusqu’ici.
Un gros bonhomme en salopette s’était approché du chariot. Bellwether, on est parti le chercher, dit-il. Qui est-ce que tu transportes là, Sandy ?
L’homme ôta la courtepointe d’un geste un tant soit peu théâtral, assez semblable à celui d’un magicien de cauchemar proposant un tour de passe-passe à l’appréciation des spectateurs.
Bon sang, Sandy, cette fille est à moitié nue. Tu n’as donc pas eu assez de respect pour la recouvrir ?
L’homme qu’on appelait Sandy cracha. Je suis pas Fenton Breece, Hooper. C’est pas moi, l’entrepreneur de pompes funèbres. Tout ce que j’ai entrepris, c’est de les amener ici. Et c’est tout ce que j’ai l’intention d’entreprendre. Tu veux t’occuper d’eux, tu les recouvres toi-même.
Les morts exposés sur le plateau couvert de paille du chariot : un homme ou les restes ensanglantés d’un homme. Une femme décharnée d’une cinquantaine d’années avec un pied nu et sale dépassant de son linceul improvisé. Une jeune fille dont les cheveux avaient la couleur et l’éclat d’une aile d’oiseau. Autour de son cour une pointe de flèche attachée à un lacet de cuir, le lacet serré si fort qu’il pénétrait dans la chair qui semblait bleu. Un gamin de quatorze ou quinze ans et un autre plus jeune encore et recouvrant le tout une mare de sang coagulé. Alignés de cette façon et les yeux braqués vers le ciel indifférent ils sont au-delà de toute commisération qu’ils pourraient vous inspirer, et il vous serait difficile d’imaginer quel péché ils auraient pu commettre et qui fût suffisamment énorme pour leur valoir une fin aussi sordide.
Le gros homme en salopette délavée piétina sur place, mal à l’aise. Derrière lui le soleil hostile avait dissipé les derniers vestiges de la brume matinale, et les magasins aux façades en trompe-l’œil et les maisons banales s’alignaient d’un air presque contrit, décors de fortune dépourvus d’épaisseur pour le tableau plus sombre encore qui s’est joué derrière le rideau.
Il y a de sacrés salopards sur terre, fut le commentaire indigent du gros homme.
Je crois que la moitié d’entre eux courent en liberté dans le Harrikin, ajouta Sandy.
Qui est-ce qui court en liberté ? Qui a commis ce massacre, d’ailleurs ?
Dieu seul le sait. Ou plus probablement le diable. Le vieux Bookbinder s’est fait attaquer par Granville Sutter et il l’a tenu en respect avec un pistolet. Il y a le fils Tyler qui rôde là-haut avec un fusil et qui raconte que sa sœur est morte et que Fenton Breece enterre pas les gens comme il faudrait. Il est venu chez moi à deux ou trois heures du matin et il avait à moitié perdu la tête. Il disait qu’on devrait peut-être ouvrir quelques tombes. Je suis pas tellement pour la violation de sépultures mais après avoir vu ça je serais prêt à croire à peu près n’importe quoi.
Bon sang, c’est incroyable, dit soudain le gros homme. Je n’avais même pas remarqué. Il tendit le doigt. Une masse sanglante de poils bouclés. Un chien, là-dedans.
Il extirpa un chien couleur caramel. Une espèce de terrier. Ses yeux étaient ouverts et sa langue distendue aussi violette que celle d’un chow-chow. Le plus bizarre, c’était que ses oreilles étaient percées et qu’il portait une paire de boucles d’oreilles de pacotilles achetées dans un bazar.
Ça alors, voilà autre chose. Je crois que j’avais encore jamais vu de chien avec des boucles d’oreilles.
Celui qui a fait ça, comment tu expliques qu’il ait tué le chien aussi ?
Je me suis posé la même question, fit Sandy. Je crois qu’il restait tout simplement plus rien d’autre à tuer.

Résumé

Kenneth Tyler et sa sœur, Corrie, découvrent que Fenton Breece, l’entrepreneur de pompes funèbres qui vient d’enterrer leur père, est un nécrophile.
La jeune femme décide de faire chanter le croque-mort. Mais Breece n’a pas l’intention de céder et engage Granville Sutter pour qu’il les tue.

Avis

Cruel. Sauvage. Halluciné.
L’intrigue est très simple : une chasse à l’homme au travers d’un paysage apocalyptique du fin fond du Tennessee dans les années 50.
Les personnages principaux sont quatre : la trop jolie Corrie Tyler et son jeune frère Kenneth beaucoup trop rêveur, le riche entrepreneur de pompes funèbres détesté et méprisé par toute la population de ce trou du cul du monde et l’immonde salopard sans foi ni loi, Granville Sutter.
Un roman construit sans signe distinctif entre narration et dialogues, d’une poésie noire et gothique magnifiquement rendu par la traduction de Jean-Paul Gratias.
Comme un passage au travers du miroir où le « héros » ressort « plus âgé, plus sage, plus au fait des comportements irresponsables d’un monde irresponsable ».
SUBLIME. William Gay, je crie au génie !

La mort au crépuscule, William Gay, éditions Folio Policier 384 pages 6,80 €
Traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias.

 

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