Le Dieu de New York de Lyndsay Faye. 1845 en live !

Lyndsay Faye est une New Yorkaise d’adoption. Après des études en anglais et en art du spectacle, elle exerce un temps le métier de comédienne, avant de publier son premier roman, Dust and Shadow, en 2009.
Le Dieu de New York est son premier titre à paraître au Fleuve Noir. L’auteur travaille à la rédaction de la suite.

Extrait

[…]
Timothy Wilde, c’est moi, et laissez-moi vous le dire, ça ne vous renseigne en rien sur mon compte. Que dalle. Toute ma vie, j’ai fait du dessin au fusain, pour m’occuper les mains, pour desserrer l’étau qui étreint ma poitrine. Une feuille de papier d’emballage montrant une maison éventrée, au squelette noirci, vous en apprendrait plus sur moi que cette simple phrase.
Toutefois, mes rapports sur les crimes et délits s’améliorent à présent que je porte mon étoile de policier. Et Dieu fait tant de victimes par le biais des conflits locaux. Il fut un temps, j’imagine, où se dire catholique signifiait laisser l’empreinte de votre botte sur le cou des protestants, mais le passage des siècles et la traversée d’un aussi vaste océan aurait dû diluer ce genre d’inimitiés – si la chose est possible. Hélas non, et me voilà assis, aujourd’hui, à rédiger un rapport sur des faits terribles. Tous ces enfants, et pas seulement les enfants, mais aussi les Irlandais et les Américains adultes, et je ne sais qui encore, qui ont eu le malheur de se trouver pris entre deux feux : j’espère juste que ce rapport aura au minimum la vertu de préserver leur mémoire. Quand j’aurai noirci assez de pages, les écorchures laissées par les détails seront, je l’espère, un peu moins douloureuses. Je pensais déjà que les odeurs boisées du mois d’octobre, la manière subtile dont le vent s’engouffre dans les manches de mon manteau, auraient contribué à effacer les cauchemars de mois d’août.
Je me trompais. Mais j’ai commis des erreurs plus graves.
Voilà comment tout a commencé. A présent que la fillette en question est en sécurité, je peux écrire cette histoire en tant qu’homme et pas seulement en tant que flic.
Dans la nuit du 21 août 1845, une enfant s’est enfuie.
La petite était âgée de dix ans, pesait 28 kilos et elle était vêtue d’une chemise de nuit raffinée, au col ourlé avec soin d’une bande de dentelle. Ses boucles auburn étaient ramenées en chignon lâche sur le sommet de son crâne. Ce soir-là, la brise tiède qui entrait par la fenêtre ouverte lui caressait l’épaule, là où se chemise avait glissé. Elle se tenait pieds nus sur le plancher. Soudain, elle s’est demandé s’il n’y avait pas quelque part dans le mur de sa chambre un petit trou aménagé pour l’observer. Aucun des garçons et des filles n’en avait jamais trouvé, mais c’était tout à fait le genre de chose dont l’autre était capable. Ce soir-là, chaque souffle d’air était tel un soupir sur sa peau, qui faisait de ses gestes un mol élan liquide.
Pour s’évader, elle a noué trois bas de dame qu’elle a fixés aux volets d’acier. Puis elle a soulevé sa chemise de nuit trempée. Elle lui collait à la peau et ça lui donnait la chair de poule. Elle est passée par la fenêtre sans regarder, en s’accrochant aux bas, puis s’est laissée glisser le long de cette corde de fortune sous la caresse de la brise d’été, avant d’atterrir sur un tonneau de bière vide.
Elle a quitté Greene Street en empruntant Prince Street, puis est tombée sur le flot bouillonnant de Broadway. En chemise de nuit, elle suivait l’ombre des murs comme un fil d’Ariane. Vers 10 heures du soir, sur Broadway, tout devient flou. La fillette bravait un torrent de soie. Des messieurs désinvoltes en gilet de velours noir se précipitaient dans des établissements couverts de miroirs du sol au plafond. Des portiers, politiciens, négociants, un groupe de crieurs de journaux, cigare éteint vissé entre leurs lèvres roses. Mille paires évanescentes d’yeux aux aguets. Mills façons de se faire prendre. Et à l’heure où le soleil se couche, le fragile maillage féminin s’étend jusqu’au moindre recoin : putains aux gorges blanches, le teint désespérément blême malgré le rouge, regroupées par cinq ou six, alliances formées dans les bordels, par le fait qu’elles arborent des diamants, ou bien ne peuvent s’offrir que de misérables répliques jaunissantes et craquelées.
La petite fille a su faire instantanément la distinction entre les dames et les filles des rues, même parmi les plus riches et florissantes.
Dès qu’elle a aperçu une brèche dans le flot incessant des voitures et des chevaux luisants, elle s’y est engouffrée comme un papillon de nuit sortant de l’ombre, regrettant de ne pas être invisible pour traverser la grande artère. Ses pieds nus s’enfonçaient dans la crasse visqueuse, semblable à du goudron, qui s’accumulait au-dessus des pavés, et elle a trébuché sur un épi de maïs à demi rongé.
Son cœur a bondi dans sa poitrine en un sursaut de panique. Si elle tombait, ils la verraient et tout serait terminé.
Les autres gosses, ils les ont tués vite fait ou en prenant leur temps ?
Mais elle s’est redressée. Les lumières des voitures réverbérées sur mille plaques de verre étaient à présent derrière elle, et elle filait à nouveau. Dans son sillage, elle laissait quelques soupirs de fillette et un cri d’alarme.
Nul ne la pourchassait. Ce qui n’est guère étonnant dans une ville de cette taille. C’était là l’expression de l’inhumanité de quatre cent mille personnes, mêlée en une masse d’indifférence bleu-noir. Je crois que c’est pour ça que nous existons, nous, les flics à l’étoile… Nous sommes les seuls à nous arrêter pour regarder ce qui se passe autour de nous.
Plus tard, elle a raconté qu’elle voyait tout comme des tableaux mal peints : grossiers, en deux dimensions, les bâtiments de briques dégoulinants de couleur. J’ai moi aussi expérimenté cet état, quand on n’est pas vraiment présent. Elle se souvenait d’avoir vu un rat ronger un morceau de queue de bœuf sur la chaussée, et puis rien d’autre. Des astres dans le ciel d’été. Le léger fracas métallique de l’omnibus New York/Harlem qui s’arrêtait en ronronnant sur ses rails, avec ses deux chevaux de traction écumants, leur robe humide et huileuse dans la lumière des becs de gaz. Un passager au chapeau en tuyau de poêle, regardant d’un air absent le paysage qui s’éloignait, promenait sa montre sur le rebord de la vitre du bout des doigts. La porte s’est ouverte devant une menuiserie maculée de sciure, où s’entassaient des cabinets à demi achevés et des barreaux de chaises démembrées, le tout aussi sens dessus dessous que ses pensées à elle.
Nouveau caillot de silence, à ne plus rien voir. La fillette a soulevé une fois de plus sa chemise de nuit qui lui collait toujours au corps.
Puis elle a filé dans Walker Street, croisé un groupe de dandys dont les boucles huileuses et luisantes encadraient le monocle, et qui sortaient frais et revigorés des bains de marbre de chez Stoppani. Ils ne lui ont guère prêté attention, parce qu’elle courait à toutes jambes vers le cloaque de la 6e circonscription, où elle devait par conséquent habiter.
Après tout, elle avait l’air irlandaise. Donc, elle l’était forcément. Et quel homme sain d’esprit irait s’inquiéter de voir une petite Irlandaise rentre chez elle en courant ?
Eh bien, moi.
Une grande partie de mon cerveau se consacre aux enfants abandonnées. Je m’intéresse de près à la question. D’abord, parce que j’en ai été un moi-même, ou presque. Ensuite, parce que la police a pour mission d’attraper ces gamins malingres et crasseux quand elle le peut, de les rassembler, comme du bétail, puis de les entasser dans des voitures verrouillées qui remontent Broadway en grondant, jusqu’au Refuge. Dans notre société, un gosse des rues vaut moins qu’une vache du New Jersey, et celles-ci sont plus faciles à regrouper que les mômes égarés. Quand les flics les coincent, les mioches les dévisagent d’un regard à la fois vulnérables et fiévreux, trop brûlant pour être mauvais… Je le connais, ce regard. Aussi, jamais, quelles que soient les circonstances, jamais je ne m’en prendrai à eux comme ça. Même si mon poste en dépendait ! Si ma vie en dépendait ! Et jusqu’à celle de mon frère !
Mais dans la nuit du 21 août, je ne songeais guère aux gosses des rues. J’ai traversé Elizabeth Street, aussi vaillant qu’un sac de sable. Une demi-heure plus tôt, j’avais balancé mon étoile de flic contre un mur. A présent, elle était au fond de ma poche, où elle appuyait douloureusement contre mes doigts, tout comme mes clefs, et en moi-même je maudissais mon frère en une espèce de prière réconfortante. Je vis beaucoup mieux la colère que la confusion.
Va te faire foutre, Valentin Wilde, me répétais-je, toi et toutes tes brillantes idées !
C’est alors que la fillette s’est précipitée sur moi sans me voir, comme une feuille emportée par le vent.
Je l’ai saisie par le bras. Malgré le clair de lune brouillé, son regard sec et fuyant d’un gris pâle m’a transpercé comme les fragments d’une aile de gargouille tombés d’un beffroi. Son visage était inoubliable, carré comme un tableau, avec des lèvres sombres et gonflées, et un petit nez parfait. Sur ses épaules, une constellation de taches de rousseur. Pour une fille de dix ans, elle était petite, mais elle se mouvait avec une telle souplesse que, dans mes souvenirs, elle m’apparaît plus grande qu’en réalité.
Cependant, la seule chose que j’ai remarquée, quand elle est venue percuter mes jambes ce soir-là, juste devant chez moi, c’est qu’elle était couverte de sang.

Résumé

Août 1845. New crée enfin son département de police. Ancien barman, Timothy Wilde intègre le NYPD, grâce à son frère.
Quelques jours plus tard, lors d’une de ses rondes, Tim est bousculé par une petite fille vêtue d’une chemise de nuit couverte de sang. Elle lui raconte qu’elle fuit un homme au capuchon noir qui découpe les enfants en morceaux.

Avis

Quand tu entames la lecture de ce livre, tu as forcément les images de Gangs of New York derrière les rétines. Si tu as vu le film de Scorsese qui est l’adaptation du roman d’Herbert Asbury (The Gangs of New York: An Informal History of the Underworld), bien sûr.

Le réalisateur a axé son film sur le Manhattan de 1863 et la vengeance d’un fils.
Lyndsay Faye raconte le New York de 1845 grâce aux réflexions d’un jeune homme devenu flic par accident et confronté à des morts sordides.
New York, cette année-là, c’est :
– Ses bas-fonds où viennent s’entasser les plus pauvres, notamment les Irlandais qui débarquent tous les jours de plus en plus nombreux, chassés de leur île par la grande famine, et les Noirs.
– La violence, le manque d’hygiène, la pauvreté, la corruption, les rivalités politiques et religieuses, les pompiers volontaires, le racisme, les théâtres créés par des vendeurs de journaux, les bordels…
– La création de sa police (NYPD) mise en place par George Washington Matsell. C’est bien ce premier commissaire qui écrivit le dictionnaire d’argot, The secret language of crime: vocabulum or rogue’s lexicon, qui recensait tous les mots utilisés par les voyous.

Le Dieu de New York, c’est :
– Une intrigue à rebondissements.
– Une plume.
– Un rythme.
– Une réelle maîtrise des détails historiques.
– Une fidèle retranscription de l’argot de l’époque.
– Des personnages marquants.
– Un magnifique travail de traduction réalisé par Carine Chichereau.
En bref, un grand, grand moment de lecture !

(Sinon, tu auras remarqué que la couverture ne tient pas compte de ce que l’auteur décrit dans son roman « elle était couverte de sang ».)

Le Dieu de New York, Lyndsay Faye, éditions Fleuve Noir 528 pages 20, 90 €
Traduit par Carine Chichereau

 

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