Mapuche de Caryl Férey : la douche écossaise !

Caryl Férey est écrivain et scénariste, auteur d’une dizaine de romans, d’une trentaine de pièces radiophoniques, de textes, de nouvelles et de chansons.
En 2005, il a obtenu le Prix SNCF du Polar pour Utu.
En 2008 et 2009, Zulu est récompensé par dix prix littéraires dont le Grand Prix de Littérature Policière, le Grand Prix des Lectrices de Elle, le Prix du Roman Noir du Nouvel Obs’.

Extrait

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Le vent noir hurlait par la portière de la carlingue. Parise, sanglé, inclina son crâne chauve vers le fleuve. On distinguait à peine l’eau boueuse du Rio de la Plata qui déversait depuis l’embouchure.
Le pilote avait mis le cap vers le large, en direction du sud-est. Un vol de nuit comme il en avait fait des dizaines dans sa vie, bien des années plus tôt. L’homme au bomber kaki était moins tranquille qu’à l’époque : les nuages se dissipaient à mesure qu’ils s’éloignaient des côtes argentines et le vent redoublait de violence, secouant le petit bimoteur. Avec le vacarme de la portière ouverte, il fallait presque crier pour se faire entendre.
– On va bientôt sortir des eaux territoriales! prévint-il en balançant sa tête vers l’arrière.
Hector Parise consulta sa montre-bracelet ; à cette heure, les autres devaient avoir expédié le colis… Les crêtes des vagues miroitaient sur l’océan, ondes pâles sous la lune apparue. Il s’accrocha aux parois de la carlingue, géant chancelant sous les trous d’air. Le « paquet » reposait sur le sol, immobile malgré les soubresauts de l’appareil. Paris le fit glisser jusqu’à la portière. Six mille pieds : aucune lumière ne scintillait dans la nuit tourmentée, juste les feux lointains d’un cargo, indifférent. Sa sangle de sécurité battait dans l’habitacle exigu.
– O.K. ! rugit-il à l’intention du pilote.
L’homme dressa le pouce en guise d’assentiment.
Le vent fouettait son visage ; Parise saisit le corps endormi par les aisselles et ne put s’empêcher de sourire.
– Allez, va jouer dehors, mon petit…
Il allait basculer le paquet sur la zone de largage quand une lueur jaillit des yeux ouverts – une lueur de vie, terrifiée.
Le colosse tangua dans la tourmente, pris de stupeur et d’effroi : shooté au Penthotal, le paquet n’était pas censé se réveiller, encore moins ouvrir les paupières ! Etait-ce la Mort qui le narguait, un jeu de reflets nocturnes, une pure hallucination ?! Parise empoigna le corps avec des frissons de lépreux, et le précipita dans le vide.

Résumé

Rubén Calderon est détective pour les Mères et les Grands-Mères de la Place de Mai.
En 78, il est sorti vivant des geôles clandestines de l’ESMA (Escuela Superior de Mecánica de la Armada ; Ecole Supérieure de Mécanique de la Marine). Son rôle est de retrouver les tortionnaires et les enfants  de disparus adoptés lors de la dictature
Jana, d’origine Mapuche, est sculptrice. Un soir, Paula, sa seule amie, l’appelle. Luz a disparu. Tout comme Paula, Luz est un travesti qui se prostitue sur les quais.

Avis

Le matraquage médiatique autour d’un livre, cela me procure toujours le même effet : il faut que je vérifie.
Mapuche, le dernier roman de Caryl Férey paraît en librairie fin avril 2012.
A peine sorti, les critiques l’encensent. Au fil des mois, d’autres le descendent. C’est de bonne guerre.
En juin, Mapuche décroche le Prix Landerneau Polar 2012. L’effet boule-de-neige s’amplifie, d’un côté comme de l’autre. On adore ou on déteste.
Férey par-ci, Mapuche par-là, ça suffit ! Je veux comprendre quoi-t-est-ce ?

Je n’ai jamais lu de roman de cet écrivain, comme je n’ai lu aucune critique de Mapuche, juste les titres. Je suis donc vierge de Férey, m’sieur le juge ! Mais je ne supporte pas l’injustice. Cela dit, je ne suis pas Batman non plus (version femme, merci), je ne vais pas poursuivre les méchants (qui seraient ceux qui idolâtrent ou ceux qui kalashnikovent ???) et s’il faut le préciser à nouveau : personne ne m’obligera jamais à parler d’un roman si je n’en ai pas envie ; je n’évoquerai jamais un roman que je n’ai pas lu de la première à la dernière page ; je ne clouerai pas au pilori un auteur parce que c’est tendance.

Alors Mapuche ? Documentaire sur l’Argentine ou thriller ?
Généralement, l’éditeur se charge d’inscrire l’œuvre dans une catégorie pour que le lecteur en ait une vision plus ou moins stéréotypée. Gallimard lui a collé l’étiquette thriller.
Je peux vous garantir qu’il n’est ni à classer dans le rayon Poésie ni dans le rayon Théâtre. Mais je ne peux décemment pas le reconnaître comme un thriller : Mapuche oscille constamment entre le documentaire journalistique et le roman à suspense, tous les deux mal ficelés.

Les rares fois où Caryl Férey réussissait à m’embarquer, j’étais larguée, quelques lignes plus tard. A croire que l’écrivain n’a pas su se décider ! Peut-être aurait-il été bon qu’il choisisse entre rapporter son voyage en Argentine et au Chili, ses rencontres avec « *les Argentins de Paris échappés des geôles des prisons clandestines lors de la dictature, leurs descendants, la communauté Mapuche en France et en Amérique du Sud, les Grands-Mères de la Place de Mai » ou écrire un thriller pervers où auraient été mis en scène des êtres torturés qu’on torture sadiquement et qui torturent de la même façon ?
Est-ce qu’un élagueur couperait la branche sur laquelle il est assis ? Est-ce qu’un alpiniste grimperait au sommet en chaussons de danse ?

A moins que Férey n’ait tenté d’inventer un nouveau genre littéraire ? Le docu-thriller-lessiveuse ? Une lessiveuse est utile pour laver le linge très sale. Je m’essaye à la métaphore, quoi : il s’est passé des choses dégueulasses en Argentine et aujourd’hui encore des familles en souffrent, d’où ma proposition de lessiveuse…

Ce n’est pas avec Mapuche que j’en saurai plus sur l’Histoire de l’Argentine, ni sur celle des Mapuches d’ailleurs.
Je veux bien suivre pas à pas deux personnages forts d’un passé traumatisant, deux êtres proches de la folie qui commettent des actes d’une violence inouïe alors même qu’ils viennent de subir des tortures qui tueraient n’importe quel humain. Oui, je suis capable de me laisser emmener si l’écriture est belle et s’il existe un tempo.
1 – Quand un auteur a écrit des dizaines de romans, je m’attends à un travail d’écriture soigné.
2 – Je ne supporte pas qu’on me coupe l’herbe sous les pieds ! C’est comme si on m’invitait à déguster un sorbet chez Bertillon et que celui qui m’invite la mange devant moi.
Faut pas déconner, bordel !
Dès le chapitre 0, ça coince aux entournures.
Parise commence à jouer la chochotte en avion parce qu’il a pris de l’âge (cf. « L’homme au bomber kaki était moins tranquille qu’à l’époque : les nuages se dissipaient à mesure qu’ils s’éloignaient des côtes argentines et le vent redoublait de violence, secouant le petit bimoteur », « géant chancelant sous les trous d’air »). Soit, soit.
« Six mille pieds : aucune lumière ne scintillait dans la nuit tourmentée, juste les feux lointains d’un cargo, indifférent ». Pourquoi évoquer les feux lointains d’un cargo pour aussitôt me signaler que ce cargo est indifférent ? Oui, je chipote, prix littéraire oblige.
Sa victime ouvre des yeux terrifiés et voilà que Parise a les foies au point de tanguer « dans la tourmente, pris de stupeur et d’effroi ». Tu parles d’un colosse !
Mais le type réussit à balancer un corps dans le vide. « avec des frissons de lépreux ». Je n’ai toujours pas compris cette expression.
Et le roman foisonne de ces tics d’écriture que je pardonnerais plus facilement, peut-être, à un débutant.

Donc, j’ai lu Mapuche jusqu’au point final et je reste sur ma faim.
Y a tromperie sur la marchandise, je dis. Voire arnaque.
C’est vraiment Caryl Férey, l’écrivain aux multiples récompenses, qui a commis Mapuche ? Wow.
Possible que j’ose la lecture de la deuxième partie « *qui n’est pas une suite » mais qui « *se déroulera au Chili, plus spécifiquement autour des Mapuche et des lois anti-terroristes dont ils font l’objet. »
Possible ne veut pas dire probable, n’est-ce pas ?

J’aurais mis un « s » à « des Mapuches » comme on marque le pluriel pour « des Bretons ». Mon professeur de français agrégé en lettres classiques m’a appris qu’on utilisait « deuxième » si la série comprenait plus de deux éléments.
Une troisième partie serait-elle prévue ?
Cela dit, Littré a toujours contesté la distinction entre « second » et « deuxième » et le Service du Dictionnaire de l’Académie française reconnaît qu’aujourd’hui « second » appartient à la langue soignée.
Langue soignée… Soin… Ça me laisse songeuse…
Et de m’interroger : quel va être le titre du prochain roman de Caryl Férey « autour des Mapuches » ???

A noter :
Sur son *site, Caryl Férey explique que Mapuche est le livre pour lequel il se sent « le plus investi, possédé, affectivement, moralement, politiquement ».

Mapuche, Caryl Férey, éditions Gallimard

 

3 Commentaires
  • Caroline

    mai 30, 2014 at 10:18 Répondre

    Bonjour,

    Je viens de terminer le livre Mapuche, et bien que j’ai eu un peu de mal à me mettre dedans, je l’ai ensuite dévoré et n’ai pas pu le lâcher jusqu’à avoir lu la dernière ligne. Ce livre est truffé d’informations peu connues, et qui méritent de l’être. Si l’on met de côté la partie « documentaire », c’est également un thriller extrêmement bien ficelé, rempli de suspense, de douleur et de frissons. Extrêmement bien écrit, mais c’est que ce n’est pas une écriture à la portée de tous (en gros, ce n’est pas du Marc Levy). C’est une écriture lyrique et raffinée, qui porte merveilleusement bien ce récit poignant. Deux destins tragiques qui se croisent pour ne plus se quitter. Merci vraiment à cet auteur pour cette évasion magique.

    PS: regardez les symptômes de la lèpre pour comprendre l’expression 😉

  • Ambrebalte

    juillet 11, 2016 at 7:00 Répondre

    Ah! Merci, je cherchais une critique qui diffère, puisque toutes encensent l’auteur et le livre.
    Je m’épargnerai cette lecture.
    J’ai tant aimé lire Roberto Bolano, il m’aurait déplu de perdre du temps !
    Merci

  • MCh

    juin 23, 2017 at 4:26 Répondre

    du suspens,oui. je suis allé jusqu’au bout : la hâte d’en savoir plus …
    l’écriture ? un style alambiqué parfois, dans les passages descriptifs ou documentaires … que j’ai escamotés de temps en temps… mais on apprend des choses sur ces événements d’Argentine dont l’écho n’a pas été très « médiatisé » en son temps.
    un récit difficilement supportable. aucun être humain ne peut sortir indemne d’événements aussi monstrueusement accumulés même si l’histoire récente tendrait à prouver le contraire …
    à lire … en s’accrochant ! une oeuvre complexe, déroutante : attachante de ce fait.

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