Soudain trop tard de Carlos Zanón : UN BIJOU NOIR DONT L’ECRIN EST BARCELONE.

Carlos Zanón est né à Barcelone. Poète reconnu dans son pays, il est aussi parolier, critique littéraire et scénariste. 
Soudain trop tard est sa première incursion dans le domaine du roman noir et sa première traduction en français.

Résumé

Au petit matin, dans un bar de Barcelone, Epi Dalmau tue son ami Tanveer à coups de marteau puis s’enfuit retrouver Tiffany Brisette. Alex, le frère aîné d’Epi a assisté au meurtre. Il va tenter de l’aider en accusant un autre homme. Mais Alex est schizophrène

Extrait

A la télé, on raconte qu’à l’époque il y avait des gens qui gagnaient ainsi leur vie. En lisant l’avenir dans les fleuves, les étangs et les miroirs. Salva, le patron du bar, entend tout sans vraiment écouter. Il secoue la télécommande face à l’écran plasma, comme s’il s’agissait d’une baguette magique dont les pouvoirs, de façon inexpliquée, ont disparu.
Dans son dos, au comptoir, scotché à un cognac, se trouve Tanveer Hussein. Il vient d’arriver, accompagné d’Epi, après une nuit bien mouvementée. Il semble à présent avoir tout oublié et être de bonne humeur. L’air narquois, il regarde Salva qui essaie de faire marcher sa carte piratée. Il lui demande s’il a besoin d’aide. Il prétend avoir installé des antennes paraboliques à une époque. Salva ne répond pas. Il soulève ses lunettes. Il les relève sur son front. Il rapproche la télécommande de ses yeux car, depuis tôt ce matin, il ne cesse de douter de tout. Il y a des touches jaunes, des rouges, des vertes. Toutes identiques, toutes absurdes.
Lorsqu’Epi et le Rebeu sont entrés dans le bar, Alex était assis à l’une des tables du fond. Epi a traversé la salle à grandes enjambées tout en jetant, oh ça oui, un œil à sa machine de martiens préférée. La voir éteinte l’a calmé, à l’image d’un mari jaloux qui voit sa femme dormir toute seule. Ensuite, il est allé aux cabinets, muni d’un sac de sport sur lequel on lisait « Moscou 1980 » ?
Des lanceuses de poids bulgares, a alors pensé Alex de manière automatique. Epi, son frère, n’a même pas esquissé un geste à son attention en entrant. Il se peut qu’il ne l’ait pas vu. Des aisselles tchèques, poilues, des yeux slaves, bleus, tristes, égraine Alex de ses souvenirs télévisuels des Jeux olympiques du boycott ricain. Derrière ses yeux se faufile une envie de dormir, comme si, après avoir consulté sa montre, il s’étonnait d’être là et non au lit. Il n’a jamais mis les pieds dans le bar de Salva avant sept heures. Cette nuit, il a mal dormi. Il n’avait pas de tabac. Pas de café non plus. Il a dû affronter héroïquement le fait de s’habiller et de descendre au bar qui venait à peine d’ouvrir. Devant lui se dresse à présent un gros shot flambé. Il va lui falloir un bon moment avant qu’il puisse le prendre. En même temps, rien ne le presse aujourd’hui. 
Tanveer et Epi. Epi et Tanveer. Alex a entendu dire qu’ils marchaient à nouveau ensemble, bien que son petit frère ne lui en ait pas pipé mot. Rien de bon ne peut découler de cette union. Tout le monde le sait. Tout le monde sauf Epi, bien évidemment. Alex tire deux fois d’affilée sur sa clope et tente de reprendre le fil de l’émission, car il se rappelle que ce genre de documentation plaisait beaucoup à son père.
Une sommité d’une lointaine université assure à l’écran qu’on n’existe pas sans le regard des autres. Quelle lapalissade. T’as un sac sur la tête. Peu importe, quoi que tu fasses, quoi que tu vailles. Sans des yeux braqués sur toi, il n’y a pas d’histoire. Ni avant, ni après. Il n’y a pas de retour possible car personne ne se rappellera que t’étais là.
C’est la déprime, ces rabat-joie, se dit Alex en lui-même. Comme si quelqu’un l’avait entendu, l’image, soudain, disparaît. Salva émet alors ce qui ressemble à un cri de victoire. Mais c’est alors qu’apparaissent des carabines, habits de camouflage, des gilets remplis de munitions, des hommes prêts à tirer. Ensuite, des oiseaux volent, une caille, suivie d’autres, une bande de stupides cailles. Des tirs dans les nuages : quelque chose tombe du ciel tel un fardeau et, dans la foulée, la mesquinerie profiteuse des chiens.
Alex préfère les Grecs aux chasseurs mais personne ne va rien lui demander. Il ne proteste pas non plus. Par contre, ça oui, il rapproche la main de son verre. Match nul.
Epi est dans les toilettes, dans le noir. Il a le regard rivé sur le bouton rouge de l’interrupteur. Il est tellement sous tension qu’il remarque jusqu’à la sciure sous ses pieds. Où les gens peuvent-ils trouver la force de faire ça ? Comment font-ils pour nettoyer le sol tous les jours, organiser leur vie, faire des choses comme il faut ?
Un Pakistanais s’invite dans la scène. Il entre le sourire aux lèvres et pointe du doigt le fond de la salle. Salva, au comptoir, lui lance que les toilettes sont pour les consommateurs uniquement. Mais le gars ne comprend pas ou feint de ne pas comprendre, agrandit son sourire de six dents et se met à la recherche de la bonne porte. Salva maudit le Dieu des Chrétiens et les armées de Croisés de ne pas avoir terminé ce qu’ils avaient commencé, puis retourne à ses moutons : en quête des buts de la veille.
« Laisse cette chaîne, mec, laisse-la, moi ça me plaît, ce truc avec les oiseaux, lui dit Tanveer avec insolence. Regarde un peu ça, ils en sont maintenant au porc.
– Au sanglier, abruti, au sanglier…
– Ben moi, je suis pas aussi doué en català com tu…»
Le Paki pousse la porte des toilettes et Epi, qui n’a pas mis le verrou, retient le battant avec son bras. L’autre s’excuse, recule d’un pas et se prépare à attendre le temps nécessaire. Il se tourne vers Alex. Il conserve bien sûr, son sourire. Mais le frère d’Epi ne réagit pas. Les Européens, souhaiterait-il dire, on est comme ça : dès emmerdeurs dès le pied levé. Ça doit venir de la Révolution française, mon gars.

Avis

L’amitié, l’amour, la folie.
Trois thèmes éternels qui s’entremêlent et mille et une fois exposés dans des romans avec plus ou moins de bonheur.

Le récit d’une journée dans un quartier populaire de Barcelone où règnent le chômage, une jolie môme et des hommes. Voilà le portrait sans retouches de Soudain trop tard.
Alors que William Gay avait pris le parti de faire poursuivre son personnage principal – un tout jeune frère – par un tueur psychopathe (cf. article La Mort au crépuscule), Carlos Zanón  a choisi de faire courir le sien derrière le jeune frère, devenu assassin par amour.

Avec subtilité, Zanón évoque les différents liens qui peuvent unir ou désunir les êtres au-delà des drames que la vie s’ingénie à placer sur leurs routes comme il entraîne le lecteur dans les méandres des pensées chaotiques d’un schizophrène bien décidé à jouer son rôle d’aîné, en aidant son benjamin à se sortir du merdier dans lequel il s’est fourré.  
Brassage d’existences sordides et mélanges savamment nuancés d’émotions, Soudain trop tard est un roman aussi noir et poétique que La Mort au crépuscule.
Le travail d’écriture de *Carlos Zanón est beaucoup plus profond et riche que celui de *Leonardo Oyolo, plus tarantinesque.
Après avoir lu les deux, je peux vous dire que Soudain trop tard est un bijou noir, Chamamé une amusade, certes réussie, mais quand même une simple amusade.

Soudain trop tard, Carlos Zanón, *éditions Asphalte 21 €
Traduit de l’espagnol par Adrien Bagarry

 

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