1502 : LE THRILLER RÉUNISSANT MACHIAVEL ET DE VINCI

Michael Ennis est spécialiste d’histoire de l’art. Après Byzance, 1502 est son deuxième roman.

Extrait

Mon Giovanni adoré,
Nous habitions deux pièces dans le Trastevere. Ce quartier de Rome est situé de l’autre côté du Tibre par rapport au vieux Capitole, sur la même rive que le Vatican et le château Saint-Ange. Regroupé autour de l’église Santa Maria, le Trastevere était un village en soi, un dédale de tavernes, d’auberges, de tanneries, de cuves de teinturiers et de maisons délabrées qui étaient probablement déjà anciennes lorsque Titus Flavius revient triomphant de sa conquête de la Judée ; nombre des Juifs qui y vivaient prétendaient être les descendants de ses captifs. Mais nos voisins venaient de partout : Séville, Corse, Bourgogne, Lombardie et même Arabie. C’était un village où tout le monde était différent, de sorte que personne ne se démarquait.
Notre logis se trouvait au rez-de-chaussée d’une ancienne maison en brique en retrait d’une ruelle étroite et boueuse, enserrée de toutes parts de petites échoppes et d’autres habitations dont les balcons et les galeries étaient si rapprochés les uns des autres que nous avions toujours l’impression en sortant qu’il faisait nuit, même en plein midi. Je gardais mes livres et mes camées antiques à l’abri des regards, ne faisant étalage de rien qui puisse tenter un voleur… ou révéler qui j’étais autrefois. Cependant  nous passions les murs à la chaux une fois l’an et balayions régulièrement le carrelage, et jamais tu ne dormis sur une paillasse, mais toujours sur un bon matelas de coton ; pas un jour ne passait sans que nous ayons fleurs ou verdure fraîche sur notre petite table, et nous ne manquions jamais de lard dans nos haricots.
Le soir, avant que tu t’endormes et que je sorte, je te lisais du Pétrarque ou te raconter des histoires. Comme lors de notre dernière veillée ensemble : le 19 novembre, anno Domini 1502. Ce soir-là, je te montrais ce médaillon de bronze estampé du portrait de Néron Claude César, à propos duquel je te racontai des récits que j’avais lu chez Tacite lorsque je n’étais guère plus qu’une enfant. Après avoir entendu les crimes qu’il avait commis, tu regardas le visage gravé de Signor Néron d’un œil très sévère et agitas un doigt réprobateur à son adresse, en disant :
« Même un empereur n’a pas le pou… le pou…
– Un empereur n’a pas de poux ? »
Cela te fit froncer les sourcils comme un banquier allemand, et je repris :
«  Je crois que le mot que tu cherches est « pouvoir ».
– Si, Mamma, pouvoir. Même un empereur n’a pas le pouvoir d’être aussi méchant qu’il le veut. » Il y avait tant de gravité dans ta petite voix de grillon. « Nous allons donc punir Signor Néron. Privé de dessert ! Nous donnerons sa dragée à Hermès. »
Te rappelles-tu Hermès, amour éternel ? C’était notre cher bichon frisé, qui avait autant d’adoration pour toi que toi pour lui. En t’entendant dire son nom, il remua sa petite queue laineuse et lécha ton adorable main de sa petite langue rose.
Camilla était assise sur le lit avec nous, occupée à rapiécer sa jupe. C’était mon amie la plus chère et ma domestique la plus dévouée, qui t’emmenait en promenade jusqu’à la place de Santa Maria chaque jour, quand je ne pouvais pas sortir, et dormait à côté de toi chaque nuit, quand l’obscurité me permettait enfin de vaquer à mes occupation. Ta zia Camilla n’était pas réellement ta tante, mais c’était ma sœur en tout sauf par le sang, et si un jour je devais ne pas rentrer, je savais pouvoir compter sur elle pour te protéger et veiller à ce que tu deviennes un homme. Mince comme un roseau, plus grande que moi, notre Camilla adorée avait un visage pâle et grave où les yeux et la bouche faisaient comme des taches sombres, ce qui lui donnait l’air d’un ravissant fantôme, bien qu’elle soit forte comme un Turc. Elle était née à Naples, et la nature lui avait donné des cheveux d’un noir aussi intense que celui dont je teins maintenant les miens.
Je pourrais te décrire dans le moindre détail cette petite chambre dans le Trastevere, mon fils chéri, sans pour autant parvenir à te donner la mesure de l’amour dans lequel tu baignais là-bas. Et aujourd’hui je n’ai pas de plus grande peur que celle de nous voir séparés par un océan de temps, que nul mot ne pourrait traverser.
Peut-être garderas-tu de moi l’image de celle qui ne revint jamais te chercher.

Résumé

Parce qu’on a retrouvé auprès d’un cadavre de femme un indice qui permettrait de découvrir le meurtrier de son fils – Juan Borgia, le pape Alexandre VI oblige l’ex-compagne de celui-ci à mener une enquête.
A Imola, où siège la cour du prince César Borgia, le fils aîné du pape, Damiata va rencontrer Machiavel et de Vinci. Le premier est en mission secrète pour le compte de la république de Florence et le second, éminent scientifique, est au service de Borgia en tant qu’ingénieur militaire.

Avis

Vous vous rappellerez peut-être avoir lu, au siècle dernier, Il nome della Rosa d’Umberto Eco ou tout du moins avoir vu le film adapté de ce roman par Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery dans le rôle principal. Vous oublierez bien vite ce best-seller mondial multi-récompensé : avec 1502, Michael Ennis ne s’est pas contenté d’écrire un thriller historique, il a réalisé une œuvre d’art.

Inutile d’être féru d’Histoire pour goûter ce roman où le lecteur découvrira Nicolas Machiavel et Léonard de Vinci sous des aspects que beaucoup ignorent.

Page après page, le suspense est maintenu avec maestria et l’intrigue s’enroule autour d’une femme, Damiata, ancienne cortigiana onesta qui détient de multiples secrets. Qui manipule qui dans cette cour où les complots fleurissent plus vite que ne fond la neige ?

Enrichi de détails véridiques qui n’alourdissent en rien le style de Michael Ennis, 1502 dévoile les sombres côtés de l’homme tout autant qu’il révèle les instants où l’Humanité est passée de l’obscurantisme à l’époque moderne. Car Machiavel et de Vinci se sont effectivement côtoyés pendant plusieurs mois à la cour du prince Cesare Borgia, en Romagne. Qui sait ce que l’Homme serait devenu si ces deux génies ne s’étaient pas fréquentés alors que les Borgia, père et fils, menaient le monde ?

De cette époque mouvementée, il nous restait Le Prince, écrit de Nicholas Machiavel inspiré de la vie de César Borgia et les extraordinaires inventions de Léonard de Vinci. Aujourd’hui, grâce à Michael Ennis, nous avons 1502. Cet écrivain est un pur génie !

1502, Michael Ennis, éditions Cherche Midi
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Caroline Nicolas

Pas de commentaires

Poster un commentaire