SÉLECTION NATURELLE d’ALEXANDRE GRONDEAU : UN petit ROMAN NOIR

Alexandre Grondeau est maître de conférences à l’Université Aix-Marseille. Il est également critique musical et écrivain. Après Génération H, Sélection naturelle est son nouveau roman.

Extrait

Lorsqu’ils décidèrent de ne pas s’arrêter devant le barrage policier, Yan, Laurent et Amed surent que leurs vies prenaient une tournure inconnue. En apercevant les agents qui leur demandaient de se mettre sur le bas-côté, ils n’eurent pas plus de quelques centièmes de seconde pour décider de se retrouver arrêtés avec plusieurs savonnettes de haschisch et près de deux cents grammes de cocaïne ou être poursuivis pour délit de fuite. Enoncé ainsi, le choix était simple. Ils n’allaient pas se priver de ce luxe.
–    Accélère, ordonna Yan.
Les pneus de la Golf bleu nuit crissèrent légèrement sous la pression du pied d’Amed, surprenant les deux agents encore en train de montrer la direction que les trois jeunes ne prendraient pas. Après les avoir dépassés, le conducteur braqua le volant vers la droite et emprunta le premier virage les menant sur la Promenade des Anglais. La nuit était claire en ce mois d’août et l’heure tardive permit aux trois garçons de prendre rapidement un peu d’avance. Il n’y avait pas foule dans les rues, les noctambules étant encore occupés à s’enivrer et à se déhancher sur les dernières musiques à la mode. Le peu de monde sur la route ne serait pourant pas d’un grand secours. Déjà, une sirène retentissait derrière eux.
–    Tourne juste avant le feu, on dépose Laurent, commanda Yan.
–    Mais… s’étonna Amed.
–    Discute pas, on n’a pas le choix.
Le bolide bleu exécuta la manœuvre et quitta le bord de mer en s’engouffrant dans la petite rue Paolenni. Dans d’autres circonstances, on aurait pu prendre l’équipage de la voiture pour de jeunes Azuréens venus dragués quelques touristes étrangères dans la chaleur du Vieux Nice. Sourires ravageurs, les crânes tondus de près, barbes de trois jours parfaitement taillées, le teint hâlé, polos Ralph Lauren pour Amed et Laurent, chemise Tommy Hilfiger pour Yan, petits bermudas tenus par une fine ceinture en cuir et baskets américaines dernier cri aux pieds. Les enceintes de la voiture crachaient un morceau de hip-hop californien qui revendiquait une vie facile où l’argent et les belles nanas étaient dus à tous les dealers et les proxénètes du ghetto. Yan baissa soudain le son du lecteur CD qui faisait trembler les vitres de la Golf et attirait inévitablement l’attention des passantes. D’ordinaire, les trois jeunes hommes ne cherchaient pas à passer inaperçus, mais là désormais ils fuyaient. Au bout de cinquante mètres, Amed exécuta à nouveau les consignes de son ami et stoppa le véhicule à hauteur de parking de nuit ouvert qui accueillait des bus pleins d’Italiens venus dépenser leurs économies sur la Riviera. Yan fit passer à Laurent son sac à dos noir.
–    Dégage, Laurent. Vite, vite ! aboya-t-il.
Le jeune homme fit claquer la portière derrière lui, emportant dans sa fuite plus de cent mille balles de drogue. Trois secondes plus tard, des sirènes hurlantes passèrent à quelques dizaines de mètres de la Golf.
–    J’y crois pas, s’écria Amed, ils nous ont ratés !
Un grand rictus de satisfaction déformait son visage sous l’effet combiné de l’adrénaline et de quelques rails de poudre blanche sniffés plus tôt chez leur dealer.
–    On les a bien mis à l’amende ! C’est trop fort ! Laurent s’est barré pour rien.
Le jeune Maghrébin n’en revenait pas du tour qu’ils venaient de jouer à la maréchaussée. Soulagé, il n’arrivait pourtant pas à se décontracter. Les battements de son cœur résonnaient encore brutalement dans ses tempes et, malgré l’éloignement du danger, la drogue empêchait son excitation de redescendre, suspendant un sourire forcé sur ses lèvres. Ses pupilles dilatées n’avaient d’égale que la crispation de ses mains sur le volant qu’elles ne voulaient pas lâcher malgré les ordres de son esprit. Amed était rassuré mais la conscience de son apaisement mental n’atteignait pas encore son corps. Pour ne rien arranger, Yan le ramena à la réalité.
–    On n’a rien fait du tout, Amed, si ce n’est sauver les savons et la coke.
Assis sur le siège passager, se rongeant les ongles avec nervosité, le jeune homme réfléchissait aux conséquences de leur fuite. La probabilité pour qu’un des deux agents ait relevé leur plaque d’immatriculation était forte. Elle pouvait expliquer leur réaction tardive et serait synonyme de perquisition dès le lendemain matin, c’est-à-dire dans moins de quatre heures, au domicile d’Amed. Bien sûr, la came était sauvée et il pourrait la dealer tranquillement dès que tout se serait tassé, mais en attendant des jours meilleurs il fallait néanmoins prévenir une éventuelle visite impromptue de la police, qui serait tout sauf courtoise pour les parents d’Amed.
–    Qu’est-ce que tu racontes, Yan ? demanda le conducteur, inquiet des propos de son ami.
–    Ils ont le numéro de ta plaque, expliqua Yan. Ils ont forcément eu le temps de le noter.
–    Quoi ? T’es sûr ? demanda Amed, qui ne souriait plus du tout.

Résumé

Ils ont 18 ans et se considèrent comme des frères. Parce qu’ils refusent d’avoir le même sort que leurs parents, ils dealent de la drogue. Yan, Laurent et Amed se prennent pour de vrais caïds.
John est avocat d’affaires internationales sur le point de devenir associé monde dans un grand cabinet parisien.
Jean est retraité. Il est revenu vivre à Nice. Ses jours sont comptés, le diagnostic médical est sans appel.
Qu’ils s’appellent John, Yan ou Jean, pourront-ils stopper la machine bien ordonnée qui tente de les broyer ?

Avis

Décidément, Alexandre Grondeau aime les univers imbibés d’alcool et de drogues. Mais si son deuxième roman (Génération H) offrait une plongée dans les milieux underground et psychédéliques des années 90, Sélection naturelle est une charge anticapitaliste de notre société.

Après avoir noté rapidement que les prénoms de ses personnages principaux étaient tous des dérivés de Jean, je me suis demandé par quel stratagème Alexandre Grondeau allait se faire télescoper leur destin. La chute m’est apparue facile. Il reste un roman qui pose à nouveau les éternelles questions : est-ce la société qui ne laisse pas le choix à l’Homme entre se faire écraser ou écraser les autres ou est-ce ancré dans la nature humaine ?
A lire. Ou pas.

Sélection naturelle, Alexandre Grondeau, éditions La lune sur le toit 232 pages 18 €

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