L’APPEL DU MAL de LISA UNGER : qui pourrait interrompre la lecture de ce suspense ?

Lisa Unger est née en 1970 à New Haven, dans le Connecticut. Ses romans ont été récompensés par les plus grands prix américains et ils sont aujourd’hui publiés dans plus de vingt-cinq pays.

Son précédent suspense, L’Île des ombres, vient de paraître au Livre de Poche.

Résumé

Lana Granger est étudiante à l’université des Hollows, une petite ville tranquille de l’état de New York. Elle accepte de devenir la baby-sitter d’un garçon psychologiquement perturbé. Quelque temps plus tard, la meilleure amie de Lana disparaît.

Avis

Quand on m’annonce un suspense psychologique, je lis et je cherche la faille. Or, L’appel du mal n’en contient aucune. Dès le prologue, Lisa Unger tient le lecteur en haleine. A qui appartient ce souvenir ? Chacun de ses personnages a vécu une histoire violente. Chacun de ses personnages peut être manipulateur et pervers.

Au fil des pages, Lisa Unger lâche quelques indices mais alors que le lecteur pourrait croire qu’il tient le coupable, l’intrigue rebondit et les questions sont toujours là : qui manipule qui ? Peut-on se reconstruire après avoir vécu l’horreur ? Naît-on psychopathe ou le devient-on ?

J’ai rarement lu un roman d’une telle intensité qui a reçu les compliments de Dennis Lehane (Mystic River, Shutter Island, Gone Baby Gone)

A déconseiller aux parents d’enfants souffrant de troubles de la personnalité. Ou à conseiller.

Extrait

Prologue

Il y a douze lames de parquet sous mon lit. Je le sais parce que je les ai comptées. Encore et encore. Undeuxtroisquatrecinqsixsepthuitneufdixonzedouze. Les murmurer me réconforte, comme une prière réconforterait un croyant. C’est incroyable ce que ça peut être fort, un murmure. Entourée par le tissu blanc immaculé de mon cache-sommier, avec le son de ma voix qui résonne à mes oreilles, j’arrive presque à ignorer les hurlements et les cris perçants. Quand, tout à coup, plus aucun son. Et c’est encore pire.
Dans le silence, qui est tombé aussi vite qu’une nuit d’hiver, j’entends le battement de mon cœur, je le sens cogner contre ma poitrine. Je reste allongée, immobile, en m’efforçant de m’enfoncer le plus possible dans le plancher, jusqu’à ne plus exister. Ça bouge, en bas. Je perçois le bruit de quelque chose de lourd qu’on traîne par terre, sur le sol de la salle à manger. Qu’est-ce qu’il fiche ?
Ce n’est pas la première fois que je me retrouve là. Ici, je me cache des disputes, fréquentes et terribles, qui émaillent le mariage raté de mes parents. Et j’écoute. Leurs voix s’infiltrent à travers les murs épais et les lourdes portes fermées. D’habitude, je ne discerne que l’intonation énervée qui perce dans leurs voix, et je ne distingue que très rarement les paroles qu’ils prononcent, même si je me doute qu’elles sont emplies de haine et truffées d’anciennes blessures et de ressentiments amers. Comme un poison dans l’air. Un nuage toxique. Undeuxtroisquatrecinqsixsepthuitneufdixonzedouze.
« Un coup de langue est pire qu’un coup de lance », comme dit le proverbe. La lance peut vous briser les os, mais les mots peuvent vous briser le cœur.
Ce soir, cependant, c’est différent. Mes paumes sont moites et chaudes. Je les retourne et je me rends compte qu’elles sont couvertes de sang. Les lignes de mes mains créent un contraste blanc saisissant par rapport au rouge, presque noir, de ce liquide épais. Je me laisse submerger par une confusion teintée de panique. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Je ne me rappelle déjà plus très bien ces dernières heures. Une sorte d’amnésie s’empare toujours de moi quand il s’agit des disputes de mes parents. Je m’efforce de les oublier et, bien souvent, j’y parviens. Tout va bien à la maison ? m’a demandé mon professeur il n’y a pas très longtemps. Très bien, j’ai répondu, Très bien. Je le pensais véritablement, même si, tout au fond de moi, bien enfoui, je savais que ce n’était pas vrai. J’aurais dû envoyer des signaux de détresse, mais je préférais lancer des sourires. J’aurais tellement voulu que tout soit normal. J’y avais travaillé tellement dur…
En bas, mon père a poussé un grognement d’effort. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? J’essaie de me souvenir, mais c’est trop tard, une partie de moi se replie sur elle-même. Je revois ma main, propre, se tendre pour attraper la poignée de la porte d’entrée, j’entends le crissement du bus scolaire qui repart et ma copine Joelle qui tape contre le carreau. Je me retourne pour lui dire au revoir de la main et elle me fait signe de l’appeler plus tard.
Je me souviens de ce sentiment familier d’angoisse qui me serre la gorge quand j’ouvre la porte. Mon père n’a plus de travail. C’est un journaliste, à l’ère des supports numériques. Les gens ont été de moins en moins nombreux à bosser dans son département jusqu’à ce que, lui aussi, soit appelé un matin dans le bureau du rédacteur en chef. Au départ, il a gardé le moral. Mais, quand les mois de chômage se sont transformés en une année complète, il s’est montré de plus en plus aigri. Mes parents restaient à la maison tous les deux, toute la journée. Je ne savais jamais ce qui m’attendait en rentrant à la maison, vu qu’ils passaient d’un extrême à un autre, d’une euphorie enfantine à un sombre désespoir.
Dans mes souvenirs, après avoir ouvert cette porte, c’est le trou noir. Undeuxtroisquatrecinqsixsepthuitneufdixonzedouze. Et, maintenant, j’entends les pas de mon père s’approcher. Il sort de la cuisine pour emprunter le couloir de l’entrée, d’une foulée lente mais ferme. Comme toujours, il s’arrête devant le miroir. Je perçois ensuite le craquement familier de la première marche de l’escalier. Il monte, d’un pas lourd et fatigué. A mi-chemin, il marque une pause. Il m’appelle, mais je ne réponds pas. Mon corps tout entier tremble violemment. Je sombre dans un tunnel sans fond sans pouvoir m’arrêter, tourbillonnant dans tous les sens. Comme si on me plaçait sous un masque d’anesthésie, attenant le décompte à partir de cent et que je n’arrivais même pas à quatre-vingt-dix-huit.
Il atteint le palier et se dirige vers ma chambre. Il répète mon nom mais je ne réagis toujours pas.
Il faut qu’on parle. Pas besoin de te cacher avec moi. Tu ne pourras pas échapper à ce qui nous attend.
Le voilà dans l’embrasure de ma porte. J’entends sa respiration, semblable au bruit de la mer, ou bien à la façon dont ma mère inspire et expire quand elle fait du yoga sur le porche, à l’arrière de la maison, ou encore au vent qui balaie les feuilles devant ma fenêtre.
Et alors les hurlements recommencent et me traversent de part en part. Je mets une seconde à me rendre compte que ce n’est pas ma mère mais moi qui crie, aussi fort et aussi longtemps que le permettent ma peur et ma détresse. Mon père se laisse tomber sur les genoux et j’aperçois son visage, rendu méconnaissable par ce qu’il vient de se passer. Il tend le bras sous le lit pour m’attraper.

L’appel du mal, Lisa Unger, éditions Toucan 416 pages 20 €
Traduit de l’anglais (USA) par Delphine Santos

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