MANUEL DE DRAMATURGIE A L’USAGE DES ASSASSINS : Une couleur unique : le noir Fansten !

Graphiste puis scénariste, Jérôme Fansten travaille actuellement à plusieurs longs métrages. Il a déjà publié Les Chiens du paradis et Les Chiens du purgatoire aux éditions Anne Carrière, L’amour viendra, petite ! aux éditions Flamant Noir.

Résumé

Des jumeaux se partagent la même identité, l’entité.
Enceinte après un viol, leur mère s’est enfermée chez elle et n’en est jamais ressortie. C’est là qu’elle leur a donné naissance. Un seul d’entre eux a été déclaré à l’état civil : Jérôme Fansten. Plus de trente ans après leur naissance, ils recherchent les cinq hommes qui ont violé leur mère. Leur but : la vengeance. Rien ne peut leur arriver, ils ne sont qu’un. Mais la vie est joueuse.


Extrait

15/09/2012

Tout est rose, les fringues, les sushis, la musique, même le vin – une muqueuse high-tech géante : Pathé organise une soirée promo pour l’un de ses blockbusters. Et c’est bruyant. Le nombre de naufrages dans l’industrie cinématographique ne pousse pas les vainqueurs à la modestie. Ni les vaincus, d’ailleurs. C’est l’un des rares domaines à ma connaissance où même les losers continuent de se prendre au sérieux.
La poussière ondule dans un rai de lumière. Paraît que 80 % de ces petites merdes en suspension sont des particules de peau morte. Ou des poils. Ou des fragments d’insectes.
Mon tee-shirt est humide. Autour de moi, à vue de nez, sept tonnes huit de Parisiens. La lumière vient de lampes Soleil Foscarini, mais les squames qui voltigent dedans avec leur cortège de pellicules et de dermatoses restent d’origine inconnue : je ne connais pas la moitié des enfoirés qui se trouvent ici.
La clim est en rade. Ou alors c’est moi qui suis nerveux. Je m’éponge le front.
Je m’appelle Jérôme Fansten. Je suis scénariste et romancier. Entre autres.
Mon client N° 1 court partout, plus fébrile encore que d’habitude.
Il me dit :
–    T’as vu ce monde ! C’est pour quel film ?
–    J’en sais rien.
–    T’as ma came ?
De la cocaïne coupée avec du magnésium et du zinc, et un composé de vitamines B (B1, B2, B3, B5, B6, B8, B9 et B12). Les jours où N° 1 tombe sous les 14/9 de tension, il mélange l’ensemble avec du sérum physiologique et se l’injecte en sous-cutané dans le gras du mollet. Ça lui permet de réaliser des films et de faire courir les techniciens dans tous les sens. Je lui vends sur commande et toujours des quantités suffisantes pour ne pas avoir à le ravitailler avant dix jours.
N° 1 lève le bras et se fige. Un paratonnerre n’attend pas l’orage avec moins de rigidité. Dans le fond, un orgue synthétique balance une toccata post-rock qui fait trembler les murs.
N° 1 me dit :
–    Tu connais John Cazale ?
–    Oui.
–    Il n’a joué que dans cinq films. Conversation secrète, Le Parrain, Le Parrain 2, Un après-midi de chien et Voyage au bout de l’enfer.
–    …
–    Ce sont les seuls films dans lesquels il a joué. Rien que des chefs-d’œuvre !
N° 1 éclate de rire et me donne une grande claque dans le dos :
–    Tu te rends compte ? CE MEC A PROPORTIONNELLEMENT LA FILMOGRAPHIE LA PLUS DINGUE DU CINEMA !
Hum… ? Reprenons…
La poussière ondule dans un rai de lumière. Des fragments d’insectes. Ou des PNC, des particules de 0,5 à 30 microns… ou…
La toccata me fait mal au bide et je m’éloigne des caissons de basse. Une journaliste m’intercepte. On discute. Impossible de lui cacher les blessures d’ego du scénariste, dont personne ne peut se passer mais que tout le monde utilise comme fusible ou comme paillasson.
Je lui dis que, d’un point de vue éthologique, le scénariste se distingue par la complexité de son statut social, l’utilisation d’un langage articulé trop élaboré pour 99 % de ses interlocuteurs, ainsi que l’aptitude de son système cognitif à l’abstraction et à l’introspection – voire au je-m-en-foutisme ou à la putasserie, surtout dans le cinéma français où tout le monde se torche de dramaturgie.
Elle me dit :
–    Ça vous fait quoi de cracher dans la soupe ?
Je lui dis :
–    C’est un très bon moyen de la rallonger.
Elle sourit. C’est fun d’être fun. Juste après le sadisme, le cynisme est LE trait du hype contemporain.
Elle me dit :
–    Vous êtes drôle…
Evidemment. Je lui dis :
–    Vous connaissez Donald Westlake ?
–    Qui ?
–    Westlake.
–    Ça me rappelle quelque chose.
Elle ajoute, tout sucrée, en tortillant une mèche de cheveux :
–    Il a fait quoi exactement ?
–    Des polars.
Des polars et des romans noirs, parmi les plus corrosifs. Je lui cite du Westlake dans le texte :
« Très bien. Parlons du comique. C’est quoi, le comique ?
–    Faire rire les gens.
–    Oui, mais allons plus loin. C’est quoi le comique, vraiment ?
–    Une forme d’acceptation. L’auteur comique fait rire les gens. Alors ils ne le tuent pas. »
Elle me regarde. Je la regarde. Enfin, je regarde surtout la blonde qui passe derrière elle. Une Barbie toute de porcelaine et de silicone. La carcasse est d’occasion, le sourire, en revanche, est flambant neuf. Et trop spontané pour dissimuler les peurs de la veille : la bimbo a galéré pour arriver là, elle avance dans les strass et la lumière sans cacher son bonheur. Déjà les mâles s’échauffent la braguette à l’idée d’abuser de sa confusion.

La journaliste attend que je relance la conversation. Je l’intéresse, forcément, puisque j’ai l’air de lui donner de l’importance. Elle porte une veste de smoking en laine, et satin The Kooples et un pantalon en coton Versace – la hanche est large et donne à son cul la forme d’un porche gothique.

Mon avis

Comment vous présenter l’œuvre de Jérôme Fansten ? Si vous vous attendez à une écriture classique, vous allez être déçus. Laissez-vous faire, l’auteur va vous entraîner dans un univers noir où l’amour pourrait être l’unique porte de sortie.
Quelle plume ! Quel rythme ! Une couleur unique : le noir Fansten ! Je l’attendais. Et vous ?
Si vous n’êtes pas frileux, osez !

Manuel de dramaturgie à l’usage des assassins, Jérôme Fansten, éditions Anne Carrière 350 pages 21 €

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